Sommaire Travaux divers en sciences cognitives

Sommaire Sciences cognitives

Sommaire général du site

 

 

Christophe Chomant

DEA de sciences cognitives 2003-2004

Ehess, Ens Ulm & École Polytechnique

 

 

Philosophie cognitive

 

 

Réflexion de synthèse

 

(Dans le cadre du cours dispensé par M. Pierre Jacob)

 

 

Proposition d’un schéma synthétique des relations entre perception, cognition, mémorisation & intentionnalisation du monde et de l’action sur le monde                                                                                 1

La « conscience » est-elle une sixième perception ?                                                                 2

Le cas du langage                                                                                                                 2

Précisions générales :                                                                                                            3

Relatif isolement de la « conscience » et illusions cognitives                                                     4

Percevoir pour agir ou non ?                                                                                                  5

Percevoir à différents degrés d’intentionnalité                                                                         8

« Croire » et « savoir »                                                                                                         11

Un exemple de procédure complexe : les idées de « temps »                                                  11

 

 

Il nous a semblé intéressant, au regard du contenu du cours de Dea, des articles distribués et de réflexions personnelles, de proposer une sorte de récapitulation et schématisation synthétique des différentes idées et processus dégagés ici et là par différents auteurs sur la perception et la cognition.

Nous avons essayé d’esquisser un schéma fonctionnel qui permette de rendre compte de l’ensemble des processus vus pendant le cours.

Proposition d’un schéma synthétique des relations entre perception, cognition, mémorisation & intentionnalisation du monde et de l’action sur le monde

Notre conscience capte ce qui se passe dans le monde et traite ces informations pour agir en retour de façon pertinente sur le monde. Mais la conscience n’accède pas à la totalité des processus cognitifs, loin s’en faut. Mais la cognition dans son ensemble (consciente et implicite) ne peut traiter la totalité de ce que lui fournissent les systèmes perceptifs. Mais les différents systèmes perceptifs ne peuvent capter tout ce qui se passe dans l’environnement de l’organisme. Par ailleurs, les données issues de la perception du monde et utiles pour une action judicieuse sur le monde sont stockées dans différents types de mémoires.

Nous proposons donc le schéma général suivant :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


On a ici quatre sièges principaux entre le monde et la « conscience » :

- M, le monde

- P(M), la perception du monde

- C(P), la cognition de la perception

- C(C), la conscience de la cognition

et deux principaux sièges de mémoire à long terme (procédurale, épisodique ou sémantique) :

- MI, la mémoire implicite, à laquelle n’accède pas (ou très difficilement) la conscience ;

- ME, la mémoire explicite, à laquelle accède facilement la conscience.

Nous considérons ici, par principe, pour simplifier, que la « mémoire de travail » est incluse dans la sphère de la « conscience », parce qu’elle est consciente, et parce qu’elle est volatile, non durable.

La « conscience » est-elle une sixième perception ?

On peut émettre, au sujet de cette structure générale, une supposition qui pourrait être la suivante : ce que les hommes appellent la « conscience » pourrait être en fait un module de perception des phénomènes cognitifs, des phénomènes (matériels, neuromédiateurs, synaptiques…) qui se déroulent au sein même de la cognition. Ainsi, vue, ouïe, odorat, goût et toucher renseigneraient la cognition au sujet du monde extérieur ; et ce que nous appelons la « conscience » renseignerait sur l’état et le fonctionnement de la cognition elle-même. Mais « qui » la « conscience » renseignerait-elle dans ce cas ? La « conscience »… ou la cognition ? Débat pour les philosophes de l’intentionnalité…!

Le cas du langage

Le cas de ce processus nous semble un peu particulier, pour différentes raisons :

- Peut-être est-il (ou non) une innovation chez homo sapiens sapiens par rapport à Neandertalensis ou erectus, on ne le sait pas encore clairement ;

- Les autres animaux ne semblent pas avoir de langage articulé aussi complexe que celui de l’humain… mais ceci est un point de vue anthropocentrique, qui ne peut exclure inversement l’hypothèse que chaque espèce animale dispose d’un langage propre (dont l’intelligibilité n’est pas accessible à l’homme) ;

- Il n’est pas encore tout à fait clair et définitif, quoiqu’on en dise, de savoir si le langage procède de modules innés ou d’une acquisition « connexionniste » et « automatisante » sur la base de l’appareil articulatoire et de la capacité corticale de stockage et de traitement des informations (qui sont très développés chez l’humain) ;

- Les procédures du langage sont liées à différentes instances de notre schéma : la conscience bien sûr, mais aussi la mémoire explicite (le lexique, les règles de grammaire, tous nos souvenirs), la mémoire implicite (mots et propositions intégrés à l’insu de la conscience), la cognition implicite (« grammaire générative », logique syntaxique…), la perception (par le biais « d’automatismes » comme le montre l’effet Stroop) et même l’action (puisque parler est une façon d’agir sur le monde).

- Par ailleurs, le langage, malgré son omniprésence dans les raisonnements et les échanges humains, n’est pas suffisament puissant pour exprimer tous les concepts et processus accessibles à la conscience, loin s’en faut.

De ce fait, nous lui réservons une place à part, comme un module qui serait propre, mais à la fois dépendant de toutes les autres instances.

Peut-être en est-il d’ailleurs de même pour les capacités de calcul (tels que les explore St. Dehaene) et d’imagination, qui sont tous les deux cruciaux dans la planification des déplacements « prédateurs » (nourriture et partenaire sexuel) et de « l’anticipation » (de ce que les hommes appellent « futur », et qui désigne un ensemble de configurations « accomplissables » du monde calculées et imaginées par la cognition).

 

Les idées générales de notre schéma sont que :

- Il existe un certain nombre d’étapes intermédiaires de traitement entre le monde et ce que les hommes appellent la « conscience » ;

- Le champ des données traitées s’amenuise à chaque étape, la « conscience » n’étant qu’une petite partie de ce que traitent la cognition, la mémoire et la perception ;

- Dans une perspective évolutionniste, l’action sur le monde est la fin ultime (même si potentielle) de tout processus cognitif.

Ce schéma va nous permettre de resituer les différents concepts, paradigmes et hypothèses rencontrés dans le champ de la philosophie de la cognition et de la perception, notamment au travers du cours et des articles lus.

Précisions générales :

- La conscience et sa mémoire implicite ne sont qu’une petite partie des procédures de cognition (perception, mémoire, calcul, décision…) et d’action sur le monde. En l’occurrence, un grand nombre de nos actions ne sont pas traitées par la « conscience », bien qu’elles fassent l’objet d’un traitement par la perception et la cognition : marche, mouvements oculaires, motricité digitale dans la préhension des objets, procédures « automatique », etc…

- La finalité ultime de toute procédure cognitive (perception, cognition, mémorisation, « conscience »…) est toujours l’action, ceci à des fins de vie ordinaire, de survie et de reproduction. Comment se manifeste le fait de « faire survivre » son espèce ? Par le fait notamment de se reproduire (avec un partenaire sexuel), d’éduquer (ses enfants, ou des élèves) ou de secourir (son prochain en difficulté)…

 

Observons à présent différents « pôles » des cours et articles de philosophie cognitive :

Relatif isolement de la « conscience » et illusions cognitives

La conscience ne maîtrise pas toutes les procédures cognitives, loin s’en faut. C’est la raison pour laquelle cette conscience peut constater différents phénomènes « étonnants », paradoxaux (de son point de vue), comme :

- Les illusions visuelles (Müller, Titchener, Ponzo, Kanizsa…). C’est parce que la cognition (C(P)) traite, déforme, « corrige » ce qu’elle reçoit de la perception ((P(M)) avant que l’information ne parvienne à la « conscience » (C(C)).

- Le caractère implicite du traitement cognitif des perceptions est encore plus probant lorsque, confronté à une « illusion de Titchener » en épaisseur, dont les éléments offrent donc la possibilité d’être saisis par la main, le sujet se montre moins victime d’illusion que lorsque le motif est planaire : le fait qu’une action puisse être opérée sur les éléments du motif optimise la fiabilité d’évaluation de leurs tailles relatives (Goodale, Humphrey…), ce processus s’effectuant à nouveau à l’insu de la « conscience » du sujet. Une explication évolutionniste de cette différence d’évaluation serait qu’il est moins risqué et coûteux de se tromper sur une appréciation visuelle (qui n’engage que la vue) que sur une appréciation motrice (qui engage le corps du sujet).

 - L’effet Stroop montre également que la cognition (C(P)) traite, décrypte les informations perceptives (P(M)) avant la conscience, d’où un conflit, une perturbation lorsque les consignes de la conscience (C(C)) n’épousent pas celles des procédures « automatiques » de la cognition (C(P)).

- On sait qu’un sujet se souvient d’informations dont il n’est pas « conscient » de se souvenir. Soumis à la lecture de listes de mots, puis interrogé sur ces listes, il ne se « souvient » (« consciemment ») que de peu d’occurrences. Pourtant, lorsqu’on lui fait compléter des mots (dont on ne lui donne que la 1ère et la dernière lettres), le sujet restitue préférentiellement les mots lus dans la liste originelle (dont il prétend ne pas se souvenir). Signe ici de l’activité de la mémoire implicite, qui n’a pas forcément été connectée, rendue accessible à la conscience.

- Dans le cas de la « vision aveugle » (ou blingsight), le sujet prétend ne pas voir un objet parce que, suite à un AVC (par exemple) il est devenu hémi-négligent. Or, différents tests cognitifs détournés révèlent que le sujet a pourtant bien intégré ces données visuelles. Son système perceptif (P(M)) a fonctionné, ainsi que des procédures de cognition (implicite) (C(P)). Simplement, la « conscience » (C(C)) est restée isolée par rapport à ces procédures et n’a pas eu accès aux informations traitées.

- Un certain nombre de procédures cognitives échappent également au contrôle de la « conscience ». Il s’agit des capacités dites « automatiques » ou « encapsulées », dans les domaines du langage, des mathématiques, des sciences, du repérage dans l’espace ou des relations interpersonnelles, comme le montrent différentes expériences également vues dans le cours ou les articles.

- On parle également, chez le bébé, de physique, arithmétique, géométrie et psychologie « naïves », qui révèlent des capacités cognitives élémentaires n’ayant pas été acquises par apprentissage. Dans ces différents cas, la cognition (C(P)) traite automatiquement un certain nombre et un certain type de données sans que n’intervienne la conscience (C(C)). Ces capacités sont peut-être innées et produites par le façonnage de l’évolution des espèces. Il est également possible que certaines soient acquises par l’apprentissage, puis « automatisées », c’est-à-dire en quelque sorte « déconscientisées », afin de libérer l’espace de la conscience et de la mémoire de travail pour d’autres tâches. Modularistes et connexionnistes débattent cette question.

Ces différents phénomènes montrent, rappellent, que la « conscience » joue un rôle modeste, certainement secondaire, dans la grande majorité des opérations qui règlent notre vie ordinaire.

Ceci doit nous appeler à ouvrir le champ de la philosophie bien au-delà de la seule sphère de la « conscience », à ne pas laisser s’enfermer la réflexion philosophique dans cette sphère (comme on l’observe parfois chez les philosophes classiques ou contemporains). La philosophie « ontologique » est probablement appelée à faire preuve de modestie en regard de la dimension et de la complexité des processus cognitifs qui échappent à la « conscience ». « Être » dépasse probablement de loin « être conscient d’être ».

Percevoir pour agir ou non ?

Certains auteurs (Goodale, E. Anscombe) pensent que les procédures perceptives (et les représentations qu’elles suscitent) peuvent être distinguées entre procédures « passives », de simple information sur le monde, et procédures « actives », dont la finalité est l’action.

Gibson suggérait également (vraisemblablement à juste titre) que la perception d’un objet suscite dans l’esprit une « affordance », c’est-à-dire une potentialité d’utilisation pour le percepteur.

E. Anscombe qualifie la bivalence des représentations perceptives de « pushmi-pullyu », avec des représentations « world to mind » (descriptives, de l’ordre des croyances) et « mind to world » (prescriptives, de l’ordre des désirs).

On pourrait illustrer ces deux pôles par les réductions suivantes de notre schéma :

 

La perception-représentation « passive » :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Langage

 
 

 


La perception-représentation « active » :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La « conscience » ne joue dans ce second « sous-schéma » qu’un rôle mineur (d’où le pointillisme des relations). La perception « active » (dans le sens des philosophes cités) s’exprime essentiellement en effet en « action directe » et inconsciente : un but (saisir mon crayon), une perception (la forme et la position de mon crayon dans l’espace), une procédure motrice (avancer mon bras, ajuster la pince de mes doigts) (comme l’ont étudié et commenté Goodale, Humphrey, Jeannerod…).

 

Mais il semble difficile de dichotomiser ainsi ces deux types de perception. On peut en effet concevoir que toute information perceptive stockée en mémoire, même si elle n’a pas été immédiatement suivie d’action, constitue une information susceptible d’accomplir et réussir une action à venir, différée, à plus ou moins long terme.

Ainsi, si je regarde mon crayon pour le saisir dans la fraction de seconde qui suit, on est bien dans la situation d’une « perception active » (mind to world). En revanche, si mon regard se pose sur l’interrupteur qui est à côté de la porte, de l’autre côté de la pièce, cette perception (qui peut très bien d’ailleurs être inconsciente) semble « passive » puisque : 1°) je n’ai pas l’intention d’actionner cet interrupteur ; 2°) je n’ai même pas le moyen d’atteindre l’interrupteur avec mon bras. La perception semble « passive » et « gratuite » (world to mind).

Néanmoins, tout à l’heure, lorsque je sortirai de la pièce, peut-être que je voudrai en éteindre la lumière… alors que mon corps sera déjà sorti de la pièce. Le moyen le plus économique pour moi sera alors de tendre mon bras vers l’arrière, à l’intérieur de la pièce, pour actionner l’interrupteur en « aveugle ». Or, il existe différentes sortes d’interrupteur, placés de surcroît à différentes hauteurs. La réussite de mon action tiendra alors au souvenir (conscient ou non conscient) de la perception de cet interrupteur… lorsque j’étais assis de l’autre côté de la pièce.

Question, donc : la perception que j’ai eue tout à l’heure de cet interrupteur était-elle vraiment « passive », « gratuite » ? Non, puisqu’elle me fut finalement utile pour agir sur le monde, même si ce fut de façon différée, et même si je n’avais pas « conscience » ni « connaissance » tout à l’heure que cette information me serait utile.

Ainsi, l’utilité potentielle d’une information perçue et mémorisée échappe à la « conscience ». La « conscience » (et y compris celle des philosophes qui réfléchissent sur ce problème) est donc « mal placée » pour évaluer quelles sont, parmi nos perceptions, celles qui nous seront utiles pour une action. En conséquence, le champ des perceptions et informations qui sont susceptibles de nous être utiles dans une action sur le monde est peut-être beaucoup plus vaste que celui que nous supposons. Il lui est en tout cas nécessairement plus vaste.

Cet exemple semble vrai pour un grand nombre de perceptions et d’actions que nous opérons dans la vie quotidienne, comme : observer « bêtement » le paysage, la rue, les inconnus qui nous entourent, le cadre, l’environnement, compulser « distraitement » une revue, un article, un livre, etc… Toutes ces informations perceptives que nous intégrons, qui ne sont pas forcément traitées et mémorisées par la « conscience », mais qui peuvent l’être par la cognition et la mémoire implicites, peuvent, ont des chances de nous être utiles (et même précieuses, et même peut-être cruciales ou vitales) un jour prochain, dans telle ou telle circonstance. Ainsi, j’évite finalement d’emprunter cette ruelle, parce que je me souviens avoir vu tout à l’heure, incidemment, inconsciemment, dans mon champ visuel, un indice qui pourrait me laisser à penser qu’il s’agit là d’un traquenard mortel pour moi… et j’ai la vie sauve. Et peut-être ne « sais-je » pas clairement pourquoi je décide de changer d’avis ; c’est une partie de ma cognition implicite qui prend cette décision.

Ainsi également pour l’animal, ainsi également pour l’homme du paléolithique…

La vie ordinaire abonde de situations de ce type où une « intuition » (c’est-à-dire en réalité un calcul implicite) ou une décision non explicable et non justifiable procurent un avantage dans l’action sur le monde.

Au total, donc, il semble difficile d’opérer une dichotomie entre perception « passive » et « active ». Ces deux tendances existent indiscutablement. Mais peut-être ne sont-elles que les bornes extrêmes d’un continuum entre « perceptions pour l’action immédiate » et « perceptions pour l’action différée ».

Souvenons-nous en effet que, selon notre propre schéma général de départ, des informations stockées en mémoire (implicite ou explicite) sont en mesure de faire accomplir et réussir une action, et que cette action peut-être gérée de façon ou « consciente » ou non consciente :

Agir sur le monde pour vivre, survivre et faire survivre l’espèce

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Cette considération n’infirme bien sûr en aucune façon les hypothèses de Gibson, Anscombe ou Goodale.

Et « regarder simplement les étoiles », direz-vous, peut-il être considéré comme une perception utile pour agir sur le monde ? Qui sait ? De manière peut-être indirecte, oui : parce que cette perception nous apprend des choses, stimule notre réflexion existentielle et nous apaise. Or ces trois choses peuvent nous être utiles dans la vie de tous les jours. Elles peuvent même nous être utiles pour survivre. Il ne s’agit de toute façon pas d’être radical : il existe probablement des degrés d’utilité pour l’action des informations sur le monde collectées par la perception et les mémoires. Mais il paraît difficile, inversement, de catégoriser ces informations et perceptions en différentes classes étanches.

D’un autre point de vue, c’est aussi une façon de dire, dans la lignée d’E Anscombe, que toute perception en apparence « passive, gratuite, inutile » contient une part d’utilité potentielle pour une action sur le monde.

(Au moins) trois points de vue se dégagent finalement :

- Ceux qui pensent qu’un grand nombre de perceptions sont purement informatives, et que seules les perceptions succédées d’actions sont « mind to world » ;

- Ceux qui pensent que toutes les perceptions et représentations sont hybrides, avec une face « pushmi » et une face « pullyu » ;

- Ceux qui pensent que, finalement, toutes les perceptions et représentations traitées (le plus souvent implicitement) par la cognition sont potentiellement utiles, à différents degrés, à plus ou moins long terme, pour une action judicieuse sur le monde.

Percevoir à différents degrés d’intentionnalité

On peut (par exemple avec Dretske ou Aldrich) s’interroger sur le degré d’intentionnalité (ou de « conscientisation » ou de « conceptualisation ») d’une perception.

Cette discussion est également liée au « degré d’intentionnalité » (« fort » ou « faible ») d’une représentation – ici, en l’occurrence, de la représentation générée par la perception.

Ces différents degrés peuvent être restitués par les différents degrés de communication entre les différentes instances de notre schéma : entre M et P(M), P(M) et C(P), C(P) et C(C), MI et C(P), ME et C(C) et même MI et C(C). C’est-à-dire qu’il y a beaucoup de raisons de voir varier le « degré d’intentionnalité » d’une perception.

Prenons un exemple : « voir Paul » peut signifier, entre une borne et l’autre d’un continuum :

- avoir ce « Paul » dans un champ négligent, « aveugle », de la vision, en croyant ne pas le voir, alors que la cognition et la mémoire implicites le traitent néanmoins (ce que révèleraient des tests détournés). Observation de l’expérimentateur : « Le sujet a ‘vu’ Paul ».

- avoir eu ce « Paul » dans son champ de vision réel, sans le focaliser ni savoir qui il est ;

- avoir eu ce « Paul » dans son champ de vision réel, en sachant qui il est, mais sans l’avoir focalisé. Remarque d’un ami : « Tu ne le sais pas, mais tu as vu Paul l’autre jour ! ».

- avoir focalisé ce « Paul », mais sans forcément savoir de qui il s’agit (ni même connaître son prénom), comme un homme parmi les autres ;

- avoir focalisé ce « Paul », mais ne pas se souvenir de cette perception. Réflexion du sujet : « Je l’ai peut-être vu, mais je ne m’en souviens plus ! ».

- avoir focalisé un homme, dont on sait (dont la mémoire explicite sait) qu’il s’appelle Paul, et rien que cela ;

- avoir focalisé un homme, dont on ne sait pas seulement qu’il s’appelle Paul mais bien d’autres choses encore, et ces éléments de connaissances pouvant à leur tour éveiller, « rappeler » bien d’autres souvenirs stockés dans la mémoire, qui n’ont d’ailleurs pas forcément de lien avec Paul ;

- par extension, penser à Paul, sans forcément le voir ; avoir à son égard une relation purement conceptuelle.

Il est possible que ces différents degrés de perception, de ways of seeing, soient causés par différents types de relations et différents degrés de communication entre les instances de la cognition générale (c’est-à-dire la perception + la cognition + la mémoire + le langage + la « conscience »).

Ceci peut illustrer les différents types de perception qu’on a soi-même de tel ou tel objet, que son prochain a de tel ou tel objet, et ce que « percevrait » (et conceptualiserait) un enfant ou un animal (qui ne disposent pas forcément de « pensée », de « conscience », de « langage » ou de connaissances étendues ou encyclopédiques de l’objet).

Notre schéma suggère à ce propos différentes modalités possibles du « degré conceptuel » d’une perception :

- Un objet peut être perçu et traité par la cognition implicite (C(P)), mais pas par la cognition consciente (C(C)) (c’est le cas par exemple du blindsight). L’expérimentateur observe que le sujet ‘voit’ l’objet ;

- Il peut être traité par la conscience (C(C)), mais sans être connecté à la mémoire explicite (ME), parce que rien dans cette mémoire ne le concerne (même pas le nom ou le prénom). Le sujet regarde « bêtement » l’objet (« simplement », dirait Dretske ?) ;

- Il peut être traité par la conscience (C(C)) sans être connecté à la mémoire explicite (ME), et bien que des informations cette mémoire le concernent (parce que les liens entre ces informations et l’objet perçu échappent au sujet). Le sujet regarde l’objet avec « intérêt », mais sans pour autant formuler à son égard de représentation claire ;

- Il peut être traité par la conscience (C(C)), tout en étant exclu de la sphère du langage, parce qu’aucun mot connu du sujet ne désigne ou ne caractérise l’objet perçu. Le sujet regarde l’objet avec attention, mais sans mot pour le verbaliser ;

- Il peut être traité par la conscience (C(C)), ne pas avoir de lien dans la mémoire explicite (ME), mais retenir l’attention du sujet (de manière incompréhensible), parce qu’il a des liens avec des informations stockées dans la mémoire implicite (MI).

- Il peut bien sûr être traité par la conscience (C(C)) et être ramifié à un certain nombre de données dans le registre du langage et dans la mémoire explicite (ME). C’est la version « forte » de la perception, de la représentation et de « l’intentionnalité ». Peut-être « l’intentionnalité » désigne-t-elle d’ailleurs une information perceptive ayant réussi à parvenir à la « conscience », et se trouvant connectée à un certain nombre d’informations déjà stockées dans les mémoires explicites…? Notons en tout cas que ce degré de perception, s’il nous semble le plus courant ou le plus traité par la pensée et le langage humains, occupe peut-être néanmoins une place mineure parmi l’ensemble des procédures perceptives traitées par la cognition.

C’est ainsi en tout cas que le verbe « voir », comme par exemple « avoir vu la grand-mère de quelqu’un » (pour reprendre Dretske), recouvre différents et nombreux processus cognitifs et acceptions, selon le degré d’implication des différences instances représentées sur le schéma.

Il semble essentiel en la matière de se détacher de la conception d’une « conscience » humaine omnisciente et omnipotente, qui maîtriserait tous les processus cognitifs depuis le monde extérieur jusqu’à elle.

 

Il s’agit également d’être prudent sur l’estimation du degré d’intentionnalité d’autrui : les adultes ont-ils des perceptions « plus conceptuelles » que les enfants, ou les humains que les (autres) animaux ? Cela ne semble pas certain. Ou alors il faut expliquer ce qu’on entend exactement par « plus conceptuel »… et on risque alors de s’embourber dans des difficultés anthropo-centriques ou adulto-centriques.

On peut par exemple suggérer qu’un humain observant un troupeau de brebis en a une perception beaucoup moins « conceptuelle », « intellectuelle », que le chien de berger qui les encadre depuis toujours et connaît parfaitement l’identité, la psychologie, le comportement et les manies de chacune. Mais tout être humain bien portant – et bien-pensant – contemplera ce tableau champêtre avec la satisfaction supérieure de « l’homme ‘supérieur et conscient’, ‘doué d’intentionnalité’, qui domine des animaux ‘instinctifs et bêtes’ ».

Plus avant, on peut également suggérer que la perception-représentation d’un poisson qui modifie sa trajectoire pour venir gober une crevette est de même degré que celui de l’automobiliste qui envisage de sortir à la prochaine aire d’autoroute parce qu’il a vu un panneau indiquant un restaurant – et bien que la perception ou la représentation du poisson nous semble (en bons anthropocentristes et « super-spécistes ») plus primaire et sommaire que celle de l’humain.

Quelle est la différence entre les perceptions de l’animal et de l’humain, et entre les traitements cognitifs qu’ils opèrent ? Comment connaître cette différence ? Peut-on la connaître ? Pourra-t-on jamais la connaître ?

« Croire » et « savoir »

Les réflexions sont riches en logique épistémique d’essayer de définir ce en quoi on peut distinguer une simple « croyance » d’une « connaissance » véritable, vraie, fondée. Nous ne reprendrons pas tout le fil de cette discussion, depuis Platon jusque Davidson, en passant par Gettier, Nozick, Goodman ou Hintikka. Nous ferons simplement ici deux remarques essentielles :

- Quand bien même une idée scientifique est-elle reconnue par tout le monde comme étant « vraie » et « fondée », elle n’en demeure pas moins une croyance unanime provisoire (ainsi l’idée géocentriste avant Galilée). Probablement nombre de nos convictions scientifiques relèvent de telles croyances unanimes. Et probablement en sera-t-il toujours le cas (tant que vivra – ou survivra – l’humanité).

- Notre « conscience » (C(C)) a probablement un accès très partiel à l’ensemble des informations détenues par la cognition (C(P) et MI). Nombre de nos croyances, et sans doute même de nos connaissances, sont implicites – la première étant que je parviens à mettre un pied devant l’autre sans tomber ni avoir besoin de réfléchir. Que penser alors de la première condition de Platon qui exige qu’un sujet connaissant doit croire en sa connaissance ? Est-il nécessaire à un sujet cognitif d’avoir consciemment accès à l’une de ses connaissances pour avoir cette connaissance ? On pourrait bien sûr s’accorder par principe sur le fait qu’une « connaissance » doit être consciente, mais ne s’agit-il pas alors d’une conception réductrice de la « connaissance » – compte tenu nos « connaissances » (!) actuelles sur la cognition ?

Il est possible, en définitive, qu’aucune des « connaissances » revendiquées par la « conscience » ne soit fondée, et que par ailleurs (et ceci n’étant pas contradictoire) nous connaissions bien plus que ce que nous croyons connaître.

Un exemple de procédure complexe : les idées de « temps »

On peut s’accorder avec Aristote, saint Augustin, et plus récemment avec McTaggart ou Comte-Sponville, sur le fait que les idées de « passé », de « futur », de « durée » ou de « chronologie » ne recouvrent pas de phénomènes réels dans le monde extérieur à la cognition, mais sont des idées fabriquées par la cognition pour exprimer :

- des relations de mouvements entre soi, les autres et un mouvement référentiel (par exemple la rotation de la terre – ou, ce qui revient au même, les aiguilles d’une montre) ;

- différentes configurations du monde stockées par la mémoire ;

- différentes configurations du monde imaginées par la cognition comme étant d’avènement possible ou probable.

Tous les philosophes s’accordent à dire que le problème, l’énigme et le paradoxe du temps résident dans le fait qu’à la fois il s’agit d’un « phénomène » évident pour chacun et qu’à la fois il semble impossible de l’expliciter. À ce paradoxe, il y a peut-être une raison simple, qui pourrait être la suivante : c’est que le « temps », ou plus exactement son idée, ou ses idées, recouvre un certain nombre de processus et « d’impressions », de « sensation », générées par la cognition elle-même, et ceci par différents de ses sièges : la mémoire explicite, le registre de mémoire sensoriel, des modules de gestion et de mesure des mouvements d’objets dans le monde, le traitement cognitif non accessible à la conscience, un module d’imagination et de calcul probabiliste d’avènement de telle ou telle confiiguration du monde, etc… et jusqu’au langage lui-même (dans lequel l’homme peine à se dépêtrer pour essayer de définir ce qu’est le « temps »). Comment le langage pourrait-il d’ailleurs parvenir à définir ce qu’est objectivement le « temps » si les idées temporelles forgées par les différentes instances cognitives ont elles-mêmes forgé le langage ?

Il est donc possible que la « conscience » (C(C)) ne puisse accéder à la signification exacte du « temps » (c’est-à-dire aux phénomènes extérieurs réels que cette appellation recouvre), parce que cette idée de « temps » est fabriquée par la cognition elle-même et résulte d’un ensemble de traitements cognitifs opérés par les différentes instances de notre schéma. L’idée de « temps » ne recouvre peut-être pas dans la réalité les phénomènes que lui prête la « conscience ».

 

À ces différentes questions en tout cas, il ne faudra probablement plus raisonner sur la base d’une perception purement ontologique, « consciente », d’un phénomène, mais sur la perspective plus large et « extérieure » d’un système cognitif humain complexe, qui n’accorde à la « conscience » que des éléments d’information partiels et partiaux sur l’état du monde.

Et on se sent alors bien petit comme « philosophe »…