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Christophe Chomant

DEA de sciences cognitives 2003-2004

Ehess, Ens Ulm & École Polytechnique

 

 

Formes sémantiques, linguistique et cognition

 

Quelles sont les procédures cognitives de la construction et de l’utilisation des différents ‘temps’ de la conjugaison ?

Différences cognitives essentielles entre passés composé et simple

 

(dans le cadre du cours dispensé par M. Yves-Marie Visetti)

 

 

 

Approche présentiste des différents « temps » de la conjugaison                                                 1

Présent                                                                                                                                 2

Passé composé                                                                                                                     2

Incongruité cognitive de l’usage de la 2ème personne au passé composé                                                      3

Imparfait                                                                                                                               4

Passé simple                                                                                                                         4

Incongruité cognitive de l’usage de la 1ère personne au passé simple                                                            5

Incongruité cognitive de l’évocation de personnages fictifs au passé composé                                          6

Futur                                                                                                                                    7

Futur proche                                                                                                                         7

Schéma synthétique d’une approche présentiste de la construction cognitive des différents temps de la conjugaison                                                                                                                                       8

 

Approche présentiste des différents « temps » de la conjugaison

Si l’on suppose en tant que présentiste, que seul le présent existe, alors que désignent les différents « temps » de la conjugaison ? Quels phénomènes réels recouvrent-ils ?

Proposons les différentes réflexions et perspectives suivantes, concernant des temps élémentaires comme « le présent, le passé composé, l’imparfait, le passé simple, le futur simple et le futur proche » :

Présent

Exemples :

- « L’arbre est en fleur. »

- « Je marche sur la route. »

- « La télévision nous montre en direct des images du cyclone Mitch qui dévaste la Floride. »

La phrase au présent désigne la réalité du monde, réalité qui est perçue de façon directe ou par média interposé.

 

Quand la scène n’est pas immédiatement perceptible, il est nécessaire de préciser au récepteur qu’il ne s’agit pas d’une fiction ou d’un événement intemporel en utilisant le présent actif. Ainsi, ne prévient-on pas quelqu’un que « Les Russes bombardent Kaboul » mais que « Les Russes sont en train de bombarder Kaboul ». Le présent actif désigne un événement qui se déroule réellement dans le monde à l’intention d’un récepteur qui n’a pas les moyens perceptifs ou médiatiques d’en prendre connaissance directement.

 

Il existe d’ailleurs des cas limites, mal appropriés, du présent, dans lequel ce « temps » de la conjugaison ne désigne pas forcément des phénomènes réels. Ainsi : « Cette étoile brille ». Dans la mesure où la distance que doit parcourir la lumière est grande, et que cette étoile est peut-être éteinte, nous devrions dire : « La lumière de cette étoile nous parvient ».

 

Le présent est parfois utilisé pour désigner des événements non réels, mémorisés dans les mémoires et dans les livres, mais pour lesquels on produit un effort d’imagination pour essayer de s’imaginer qu’ils sont réels, qu’ils se déroulent devant nos yeux à la façon d’un film. Par exemple : « Victor Hugo n’a que huit ans lorsque sa mère le met à l’école ».

Cette forme du présent exprime en fait une « réalité imaginaire ».

Passé composé

Le passé composé désigne peut-être d’une façon générale des événements réels du monde, stockés dans des mémoires épisodiques.

 

À la 1ère personne, la phrase au passé composé décrit un événement précis, vécu et stocké dans la mémoire épisodique du sujet : « Ce matin, j’ai mangé des croissants ».

Notons que le locuteur est le mieux placé de tous pour énoncer cette proposition. Peut-être même qu’aucun autre locuteur ne serait en mesure de décrire cet événément (s’il n’y en a pas eu de témoin ni de compte-rendu).

 

À la 3ème personne, la phrase au passé composé désigne un événement du monde réel :

A) que le locuteur a directement perçu et stocké dans sa mémoire épisodique : « Le menuisier est passé ce matin » ;

B) qui a été rapporté de façon supposée fiable au locuteur par l’intermédiaire de témoins ou de médias : « Les Durand ont déménagé » ; « Le peloton est arrivé sur les Champs-Elysées » ; « Les Américains ont capturé Saddam Hussein » ;

C) déduit par le locuteur (de façon hypothétique) sur la base de ce qu’il perçoit du monde réel : « Je n’arrive pas à ouvrir la porte : Marthe l’a fermée ce matin ».

Dans tous les cas de figure (et à la différence, semble-t-il, du passé simple), il s’agit d’un événement réel du monde, stocké dans des mémoires épisodiques et rapporté par témoignage de locuteur en locuteur.

Incongruité cognitive de l’usage de la 2ème personne au passé composé

À la 2ème personne, l’emploi du passé composé semble incongru. En effet, comment le locuteur pourrait-il mieux savoir que le récepteur ce qu’il a fait, quels sont les événements du monde stockés dans sa mémoire ?

Ainsi, la phrase « tu as été à la piscine ce matin » est incongrue et s’emploie très rarement. En supposant que le locuteur soit bien informé et rapporte un événement réel mémorisé, sa proposition n’a en effet aucune utilité informative puisque le récepteur est vraisemblablement au courant de ce qu’il a fait lui-même (puisque cet événement est stocké dans sa mémoire).

Une phrase à la 2ème personne du passé composé ne s’emploiera en conséquence :

A) que lorsque le locuteur essaie de connaître la vérité au sujet de ce qu’a fait le récepteur (plus exactement des événements qu’il a stockés en mémoire épisodique) : « Tu as fini le fromage hier soir (réponds-moi) » ; « Vous avez cambriolé la banque et avez caché l’argent dans votre sous-sol ». Une proposition affirmative de ce type constitue en réalité une interrogation ;

B) ou bien que lorsque le récepteur est amnésique, ou a oublié, ou ignore ce qu’il a fait, c’est-à-dire lorsque l’événement réel n’est pas encodé en mémoire, ou a été effacé : « Vous avez oublié vos clefs sur la table : les voici. » ; « Cette nuit, pendant votre sommeil, vous vous êtes levé et vous avez fait le tour du jardin ».

L’usage ordinaire du passé composé à la 2ème personne demeure incongru, pour des raisons cognitives : le passé composé désigne des événements réels perçus et mémorisés ; tout locuteur est le mieux placé pour savoir ce qu’il a perçu et mémorisé. En l’occurrence, il n’est d’aucune utilité informative que quelqu’un le lui relate.

Si on analysait l’usage du passé composé dans les productions de la langue, on remarquerait peut-être que la 2ème personne (du singulier ou du pluriel) du passé composé est nettement moins souvent employée que les autres[1].

Vient probablement en 1ère position la 1ère personne (parce qu’une grande partie des événements que nous percevons sont dûs à notre propre action), puis la 3ème personne. Quoique, lorsque nous essayons de trouver le plus grand nombre de phrases possible aux différentes personnes du passé composé, nous nous montrons plus prolifique à la 3ème personne qu’à la 1ère. Peut-être est-ce dû au fait que nous mémorisons plus d’événements que nous percevons dans le monde que d’événements que nous accomplissons nous-mêmes ?

 

Quoi qu’il en soit, il semble que le passé composé traite des événements du monde qui sont réels, vécus, perçus, et stockés d’une façon ou d’une autre en mémoire.

 

Notons que c’est ce temps du passé qu’on apprend en premier aux élèves des écoles élémentaires, en CE1. Ceci est certainement le signe qu’il s’agit du temps le plus simple et le plus concret que produit la cognition d’un enfant, donc d’un humain (car les programmes scolaires sont adaptés de façon empirique à la maturation cognitive des élèves).

Imparfait

Une phrase à l’imparfait semble désigner le caractère général, catégoriel, d’un ensemble d’événements vécus stockés en mémoire. L’imparfait est une sorte de dérivation mathématique du passé composé. Ainsi : « Nous allions en vacances au bord de la mer » est une façon économique et pratique de dire : « En 1972, nous sommes allés au bord de la mer ; en 1973, nous sommes allés au bord de la mer ; en 1974, nous sommes allés au bord de la mer, etc… » (qui sont, eux, des événements individuels, réels, perçus et mémorisés par la cognition).

De la même façon, « Nous n’avons pas pu venir cette semaine parce qu’il était malade » signifie « Nous n’avons pas pu venir parce que lundi il a été malade, parce que mardi il a été malade, parce que mercredi il a été malade, etc… »

L’imparfait semble désigner des événements du monde stockés en mémoire, dont un point commun permet de dégager une idée abstraite d’habitude ou de généralité. On désigne par l’imparfait des points communs d’événements différents qui se sont réellement déroulés et ont été perçus et mémorisés par la cognition.

 

L’imparfait peut également désigner un événement se déroulant dans le « présent » d’un récit imaginaire : « Il s’appelait Ernold et était Roi de Ligurie ».

 

Passé simple

Ce cas est intéressant parce qu’il semble radicalement différent, d’un point de vue cognitif, de l’usage du passé composé ou de l’imparfait.

En effet, la phrase au passé simple décrit un événement intégré dans un récit imaginaire. Jamais on n’utilise en effet le passé simple pour décrire un événement réellement perçu personnellement ou rapporté par d’autres : dans ce dernier cas, on utilise le passé composé (ou l’imparfait). Le passé simple semble être la marque d’une dimension imaginaire, fictive, hypothétique d’un récit.

Ainsi, pour raconter sa matinée, on ne dit pas : « Je partis de la maison vers neuf heures, puis fis quelques courses avant d’arriver au travail, à l’issue de quoi je passai au garage puis rentrai vérifier le courrier », mais « Je suis parti de la maison, etc… ».

De la même façon, si est stockée en mémoire l’image d’un événement où on part en vacances en Espagne, nous ne dirons pas « nous partîmes en Espagne », mais « nous sommes partis en Espagne ».

Nous ne dirons « nous partîmes en Espagne » que si nous créons une sorte de récit imaginaire, dans lequel nous nous mettons en scène.

Nous voyons clairement ici que :

- le passé composé se nourrit d’images mentales stockées dans la mémoire épisodique ;

- le passé simple se nourrit d’images mentales produites par l’imagination (même si la « matière » imaginaire est puisée dans des images d’archives).

 

L’usage du passé simple semblerait ainsi concerner des récits hypothétiques, imaginés. Ainsi : « Les Romains débarquèrent par le Nord ». Nous imaginons cette scène. Cette proposition, cette image mentale est produite par l’imagination. Elle ne correspond à aucun état du monde ou témoignage stocké en mémoire épisodique. Si cette image était produite par la mémoire (quelque chose que nous ayons perçu directement ou qui nous ait été rapporté), alors nous dirions : « Les Romains ont débarqué par le Nord ».

Inversement, pour les mêmes raisons, nous ne disons pas « Les Américains débarquèrent en Normandie » mais « Les Américains ont débarqué en Normandie ». Pourquoi ? Parce que la première proposition n’est pas construite par l’imagination ou la supposition. Elle est construite sur la base de la perception directe ou du témoignage d’un événement du monde. Elle est un témoignage, qui va puiser des images dans la mémoire épisodique.

Le passé simple semble donc désigner des images mentales construites par l’imagination alors que le passé composé désigne des images mentales puisées dans la mémoire du monde réel.

Incongruité cognitive de l’usage de la 1ère personne au passé simple

Notons d’ailleurs que, de façon symétrique à l’usage de la 2ème personne au passé composé, l’usage du passé simple à la 1ère personne est incongru, ou sauf effet littéraire – où l’on se mettrait en scène dans un récit imaginaire.

Un sujet n’utilisera pas le passé simple pour exprimer une action qu’il a réellement et personnellement accomplie, parce que cette action est dans ce cas stockée dans la mémoire épisodique et ne peut pas relever de l’imagination.

Ainsi, on ne dit pas : « Ce matin, je passai à la banque » mais « Ce matin je suis passé à la banque ».

Ceci révèle que l’usage du passé simple à la 1ère personne s’inscrit dans une démarche non pas réaliste mais imaginaire, onirique, littéraire : « Je partis de bonne heure, franchis plaines et montagnes, et parvins au palais du Roi aux environs de quinze heures ». Nous ne décrivons pas ici une réalité du monde, mais, un peu mythomane, nous nous mettons nous-même en scène dans un récit imaginaire.

Ces propositions peuvent désigner in fine des événements réels stockés en mémoire, certes, car l’imagination ne crée rien sans réserve d’images, mais l’usage du passé simple leur confère le statut d’un récit imaginaire, produit par l’imagination… et s’adressant à l’imagination du récepteur (et non pas son archivage d’événements réels).

Si le locuteur voulait rapporter des faits réels, il dirait, au passé composé : « Je suis parti de bonne heure, ai franchi plaines et montagne et suis arrivé au palais du Roi aux environs de quinze heures ». S’il ne le fait pas, c’est qu’il s’adresse à l’imagination du récepteur.

 

En conséquence, si un locuteur me dit : « Les chevaux franchirent la barrière » (passé simple), je vais stocker cette information avec le statut non pas d’un événement qui s’est réellement déroulé dans le monde, mais avec celui d’une fiction littéraire. Inversement, s’il me dit : « Les chevaux ont franchi la barrière » (passé composé), j’envisage immédiatement que les chevaux, la barrière et cet événement existent réellement, se sont réellement déroulés dans la monde, et je l’enregistre dans ma mémoire avec ce statut. Cette différence va bien sûr déterminer ma réaction (savourer cette belle histoire… ou courir pour rattraper les chevaux qui se sauvent).

Incongruité cognitive de l’évocation de personnages fictifs au passé composé

Dans cette ordre d’idée également, il paraît incongru d’utiliser les termes de « fée », de « licorne » ou de « lutin » – ces objets qui n’existent pas dans le monde réel – au passé composé : en effet, le fait qu’ils n’existent pas dans le monde réel mais soient un produit de la cognition humaine les condamne à être évoqués au passé simple.

Si quelqu’un dans la rue nous dit :

« - Un lutin magique m’a pris ma casquette. »

… nous nous inquiéterons pour sa santé mentale et ne mémoriserons pas le contenu de ses propos avec le statut d’un événement réel du monde.

Les objets fictifs ne peuvent être évoqués au passé composé que dans le cadre de dialogues intégrés dans des récits imaginaires (eux-mêmes déclinés au passé simple) :

« - Où est la licorne ? dit Merlin.

- Elle est restée dans la clairière et a mangé le foin, répondit le lutin. »

 

De même, dans cette lignée, dire aux enfants « Le Père Noël est passé », c’est-à-dire évoquer un personnage non réel au passé composé constitue un cas de mensonge actif, une transgression de la distinction entre éléments réels et fictifs du monde.

 

La production du passé simple semble donc radicalement différente d’un point de vue cognitif. Le passé simple n’est peut-être pas généré par la mémoire d’événements du monde mais par leur imagination (qui peut bien sûr s’appuyer – qui s’appuie nécessairement – sur des ingrédients cognitifs stockés en mémoire).

 

Remarquons qu’un linguiste cognitif comme Gosselin, par exemple, qui a travaillé sur la construction cognitive des différents temps de la conjugaison, ne suggère pas que la spécificité du passé simple soit d’exprimer des choses qui ne sont pas vécues mais imaginées, qui ne sont pas puisées dans la mémoire épisodique de la cognition mais produites par l’imagination.

Ceci est peut-être dû au fait que Gosselin, comme de nombreux linguistes, ne remet pas en cause le statut du « temps » comme (supposé) phénomène réel du monde, ne l’envisage pas comme une construction cognitive. La langue est une construction cognitive, certes, mais (si l’on est présentiste) l’idée de « temps » l’est également. La distinction cognitive entre « passé composé » et « passé simple » apparaît lorsqu’on remet en cause la croyance quadridimensionnaliste consensuelle pour examiner l’hypothèse d’un monde en incessant mouvement au présent, avec des animaux (dont des humains) qui construisent les idées de « passé » et de « futur » grâce (et uniquement grâce) à des modules de mémoire, d’imagination et de calcul probabiliste.

Futur

La phrase décrit un état du monde susceptible d’être réel et perçu par les sens. Cet état du monde n’existe pas. Il est produit par l’imagination, sur la base d’ingrédients, d’images, déjà connus et stockés en mémoire. L’imagination d’un événement « futur », c’est-à-dire « possible », est produite par un processus de calcul probabiliste et des ingrédients d’images stockés en mémoire.

Ainsi : « Nous irons en Espagne l’année prochaine ».

Cet événement n’existe pas, mais peut advenir dans le monde, au présent, selon une certaine probabilité.

Futur proche

L’utilisation de ce temps recouvre les mêmes procédures que pour le futur, à cela près que la probabilité d’accomplissement de l’événement imaginaire est très élevée.

« Paul sortira de la maison » exprime un état du monde dans lequel Paul est susceptible de sortir de la maison, mais l’avènement de cet événement au présent est assez hypothétique.

« Paul va sortir de la maison », en revanche, indique un degré élevé d’accomplissement de cet événement imaginaire : il est très probable que l’image de « Paul sortant de la maison » devienne un événement réel du monde.

 

Ces pistes d’approche « cognitivistes-présentistes » de la conjugaison ne sont bien sûr que des intuitions très rudimentaires qui demanderaient à être approfondies par un travail sérieux.

 


Schéma synthétique d’une approche présentiste de la construction cognitive des différents temps de la conjugaison

Proposons une schématisation des processus cognitifs menant aux différents emplois de la conjugaison, dans un cadre présentiste :

 

 

 

 

 


Cognition

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 



[1] Un instituteur note également que lorsqu’il donne comme devoir à ses élèves de trouver des phrases à toutes les personnes du passé composé, ces élèves peinent à trouver des occurrences aux 2èmes personnes, et qu’il a d’ailleurs lui-même du mal à trouver des exemples qui soient réalistes, qui correspondent à une situation réelle dans le monde.