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Christophe Chomant

DEA de sciences cognitives 2003-2004

Ehess, Ens Ulm & École Polytechnique

 

 

Formes sémantiques, linguistique et cognition

 

Les adverbes ‘avant’ et ‘après’ ont-ils un sens temporel ?

 

(dans le cadre du cours dispensé par M. Yves-Marie Visetti)

 

 

VANDELOISE Claude, 1998, « Les domaines des prépositions avant/après », Verbum, XX, 4, pp. 383-394 ;

Commentaire et perspectives présentistes-cognitivistes-dynamistes ;

 

Le texte de Claude Vandeloise : idées, perspectives                                                                   2

La posture philosophique présentiste-cognitiviste-dynamiste                                                       3

Convergences d’analyse entre l’approche de Cl. Vandeloise et la philosophie présentiste            4

Le mouvement, perception de base                                                                                         4

Une rencontre est spatiale                                                                                                      4

Le « temps » n’est pas une dimension                                                                                     5

Aristote : du mouvement dans l’espace                                                                                   5

La construction linguistique par l’enfant est spatiale                                                                 5

Le mouvement et l’ordre des positions, générateurs de l’idée de « temps » et « d’ordre chronologique »     6

Le « temporel » est une construction cognitive alimentée par le mouvement                              6

Les usages temporels de « avant/après » peuvent constituer des commodités de langage pour exprimer la succession de positions spatiales dans le cadre de mouvements                                                6

 

Le texte de Claude Vandeloise : idées, perspectives

Dans le sens commun, les prépositions « avant/après » ont un sens généralement temporel. Ces prépositions recouvrent dans ce cadre une notion « d’ordre » entre deux entités, avec différentes applications, spatiale ou temporelle.

Le linguiste cognitif Cl. Vandeloise s’inscrit de son côté dans une démarche cognitiviste, qui analyse les mots – ici les prépositions – comme une construction de l’esprit humain dont la finalité, l’utilité première est la description du monde, des mouvements dans ce monde et notamment des actions humaines dans ce monde. À ce titre, pour le linguiste, les prépositions « avant/après » recouvrent une « rencontre potentielle », rencontre potentielle entre le sujet et un objet, ou (par projection du sujet dans un objet) entre deux tiers objets. Or, une rencontre potentielle se déroule dans l’espace, non dans le temps. Le sens premier des prépositions « avant/après » est donc spatial pour le linguiste. Leur usage temporel ne serait qu’une métaphore de ce sens premier.

Anne-Marie Berthonneau, de son côté, met en avant la prédominance du sens temporel de « avant/après » et propose une analyse des prépositions en terme de « repère dépassé/non atteint ». Mais Cl. Vandeloise revient sur le fait qu’une construction de la notion « d’ordre » à partir de l’expérience du monde s’est probablement effectuée sur l’observation de mobiles en mouvements dans l’espace, mobiles susceptibles ou non de se rencontrer.

 

Ainsi (p. 386), Cl. explique que nous utilisons « avant » pour désigner :

- un objet immobile A qui est plus proche de nous qu’un objet immobile B dans notre mouvement en direction de ces deux objets (et en supposant que notre trajectoire nous conduise à ces deux objets) ;

- mais inversement, un objet B qui est plus loin de nous qu’un objet A, si nous sommes cette fois-ci immobile et que ces deux objets sont en mouvement en direction d’un même but, parce que l’objet B serait l’objet le plus proche de ce but.

Que fait l’esprit humain dans ce second cas ?

- Ou bien il se projette à l’endroit du but visé par les deux mobiles et évalue lequel des deux lui est le plus proche (en l’occurrence ici le B) ;

- Ou bien il se projette dans l’un et l’autre des objets mobiles et évalue pour lequel des deux la distance le séparant du but est la plus courte (en l’occurrence la distance séparant le mobile B du but).

L’esprit exprime en fait l’idée selon laquelle :

- « le but sera atteint par le mobile B avant le mobile A » ;

- ou « du point de vue du but, le mobile B est spatialement avant (c’est-à-dire plus proche que) le mobile A ».

 

A

fixe

 

(But

fixe)

 

Sujet

mobile

 
Situation 1 :

 

 

 


« A est ‘avant’ B »

 

A

mobile

 

But

fixe

 

Sujet

fixe

 
Situation 2 :

 

 

 


« B est ‘avant’ A »

 

Pour le linguiste, l’usage de « avant/après » (p. 387) se définit par :

- la trajectoire programmée ou potentielle du sujet en direction d’objets (dans l’idéal immobiles) ;

- ou la trajectoire programmée ou potentielle d’un mobile par rapport à un but, et dans lequel se projette le sujet.

 

Notons que « avant/après » sont également utilisés pour comparer la distance restant à parcourir par deux mobiles empruntant deux chemins différents pour atteindre un même but (p. 388). Ainsi, par exemple, « Par rapport au carrefour, la voiture jaune qui vient de Lyon est « avant » la voiture verte qui vient de Saint-Etienne ».

 

On peut dire qu’alors l’usage « temporel » n’est qu’une extrapolation abstraite du sens spatial de avant/après. Ainsi :

« J’y arriverai ‘avant’ » signifie : « ce lieu vers lequel je me dirige est spatialement plus près de moi (que d’un autre lieu ou que d’un autre sujet) ».

 

L’approche de Cl. Vandeloise prend tout son relief dans le cadre de la posture philosophique du « présentisme ».

La posture philosophique présentiste-cognitiviste-dynamiste

Il est généralement entendu dans le sens commun que le « temps » est un phénomène réel du monde : ce serait une sorte de « 4ème dimension » dans laquelle s’inscriraient une infinité d’espaces tridimensionnels, avec d’un côté des espaces appartenant au « passé » (comme indéfiniment gravés en lui) et d’un autre côté des espaces appartenant au « futur » (comme écrits d’avance). Selon cette conception, le monde et les humains se « déplacent » dans le « temps », depuis le « passé » vers le « futur », en passant par le présent.

Or, il existe une autre façon d’approcher ce « phénomène » de « temps », qui est de dire qu’existe exclusivement dans le monde un unique espace dont la matière est en incessant mouvement, et ceci sans jamais sortir du présent. Cette approche s’inscrit dans la lignée de travaux (ou d’intuitions) de philosophes comme Aristote, saint Augustin, McTaggart ou Comte-Sponville. Dans ce cadre, le « temps » n’est qu’une idée abstraite construite par la cognition, pour gérer le très grand nombre d’images du monde stockées dans la mémoire (que la cognition étiquette comme « passé ») ou produites par l’imagination et le calcul probabiliste (que la cognition étiquette comme « futur »).

Cette position peut être appelée « présentiste » parce qu’elle considère que l’unique « époque » qui existe réellement est le « présent » (si tant est que le « présent » puisse garder un sens en l’absence de « passé » et « futur »).

Elle peut être qualifiée de « cognitiviste » parce qu’elle considère le « temps », ou plus exactement son idée, non pas comme un phénomène du monde (extérieur à la cognition) mais comme une production de la cognition.

Elle peut enfin être qualifiée de « dynamiste » parce qu’elle suppose que les différentes idées temporelles sont construites par la cognition sur la base de la perception et du traitement cognitif implicite de mouvements de mobiles matériels en mouvement dans l’espace : « le temps mesure quelque chose du mouvement », disait Aristote.

Différents philosophes ont pu définir une approche présentiste du monde, mais les rouages cognitifs de la construction de l’idée de temps, c’est-à-dire l’argument cognitiviste de cette posture philosophique, restent à définir et explorer.

 

Il se trouve qu’à bien des égards, nous pouvons noter des points communs entre la démarche de linguistique cognitive de Cl. Vandeloise sur les prépositions « temporelles » et la posture philosophique présentiste.

Convergences d’analyse entre l’approche de Cl. Vandeloise et la philosophie présentiste

Le mouvement, perception de base

Claude Vandeloise rappelle que « le mouvement joue un rôle essentiel dans la conceptualisation de tous les ordres ». C’est une position analogue selon elle à celle de la philosophie présentiste cognitiviste-dynamiste : il n’y a « d’ordre temporel » que la projection abstraite sur un axe abstrait, construit par la cognition, de l’ordre des positions spatiales occupées par tel mobile dans son mouvement dans l’espace. « L’ordre » « temporel », c’est un ordre spatial, c’est l’axe d’archivage mental de l’ordre spatial des mouvements.

Une rencontre est spatiale

Il n’y a de rencontre et de rencontre potentielle que dans l’espace, non dans le « temps », suggère le linguiste, d’où il ressort que l’idée de rencontre temporelle est une métaphore (p.390) :

 

« S’il est admis que les êtres humains se déplacent métaphoriquement dans le temps, la rencontre potentielle peut jouer un rôle dans l’explication de ces usages. »

 

Le présentisme abonde en ce sens : le « temps » (ou l’idée de « temps ») y est considérée comme une projection abstraite des mouvements dans l’espace. De ce fait, une rencontre « dans le temps » est nécessairement une rencontre dans l’espace.

Notons à ce titre que l’enjeu réel de « retrouver untel à tel endroit à tel heure », c’est en fait de : « retrouver untel à tel endroit », ou même tout simplement « retrouver untel ». Un rendez-vous entre deux personnes est spatial ; le « temporel » n’y est qu’épiphénomènal.

Le « temps » n’est pas une dimension

On ne se déplace pas dans le temps (p.390) :

 

« Il faut pour cela reconnaître une propriété essentielle du temps, tristement connue des êtres humains : il est impossible de remonter vers le passé. »

 

La raison en est que le « passé » n’est qu’une idée abstraite dont les indices sont puisés dans la mémoire. Hors de la mémoire, le « passé » (son idée) n’existe pas.

Ceci est l’un des signes que le « temps » n’est pas une réelle « dimension » du monde.

Aristote : du mouvement dans l’espace

Cl. Vandeloise note l’intuition spatialiste d’Aristote, selon laquelle l’idée de « succession » naît de changements de positions opérées par des mobiles en mouvement dans l’espace :

 

« Aristote ne croit pas (…) que le domaine-origine des prépositions avant/après soit le temps. Il opte clairement pour l’ordre spatial statique déterminé par les distances, lorsqu’il écrit :

« L’antérieur et le postérieur sont originairement dans le lieu. Et cela selon la position, bien entendu. » »

 

On retrouve ici des intuitions présentistes, selon lesquelles ce que la cognition qualifie de « temporel » consiste en le traitement implicite de phénomènes qui ne sont que des mouvements dans l’espace. On retrouve également cette intuition chez saint Augustin.

La construction linguistique par l’enfant est spatiale

La notion de « temps », qui est relativement abstraite, n’est pas accessible au jeune enfant. Celui-ci développe donc les sens et l’utilisation de « avant/après » dans un contexte d’abord spatial, ce qui est une indication pour le sens premier de ces temes (p. 392) :

 

« Puisque ce n’est pas sur une théorie scientifique que l’enfant fonde sa connaissance des prépositions avant/après, l’espace, ordonné localement par des déplacements perceptibles, constitue une meilleure base aux premiers usages des prépositions avant/après. Ce n’est pas en terme de vitesse que leur usage est organisé mais en terme de distance par rapport au pôle. »

 

Il semble en effet que les notions « temporelles » sont des notions abstraites et complexes que l’enfant apprend tard. Ceci renforce l’hypothèse que le « temps » ne soit pas un phénomène réel et observable du monde mais une construction cognitive abstraite.

Le mouvement et l’ordre des positions, générateurs de l’idée de « temps » et « d’ordre chronologique »

Le mouvement ne serait pas seulement l’un des cas d’utilisation des termes « avant/après », mais le générateur (p. 393) :

 

« En d’autres termes, avant et après peuvent être expliqués par l’ordre temporel mais ce dernier n’est compris que par analogie avec le mouvement. Je n’utilise donc pas le mouvement comme « un prétexte pour introduire l’ordre dans l’espace » (Berthonneau) mais comme une base conceptuelle possible pour tous les ordres. »

 

Il semble en effet que tout « ordre » soit d’abord celui de positions de mobiles en mouvement dans l’espace… différentes positions à partir desquelles la cognition, condamnée à ordonner d’innombrables images mentales stockées dans la mémoire, crée une dimension abstraite, « para-spatiale », « méta-spatiale », qu’elle appelle « temporelle ». Cette dimension « temporelle » abstraite exprime vraisemblablement l’ordre des positions spatiales occupées par les mobiles en mouvement dans le monde.

Le « temporel » est une construction cognitive alimentée par le mouvement

Au début sont l’espace et le mouvement. Ensuite, la cognition transformerait les perceptions de ces phénomènes en idées temporelles (p. 393) :

 

« Selon la seconde [interprétation], la connaissance de ces prépositions prend son origine dans l’espace, grâce au mouvement, et s’étend aux autres domaines par métaphore. (…) La métaphore de l’espace au temps implique un transfert des propriétés de l’espace au temps. »

 

La posture philosophique présentiste ne dit rien d’autre.

Les usages temporels de « avant/après » peuvent constituer des commodités de langage pour exprimer la succession de positions spatiales dans le cadre de mouvements

Dans la lignée de la philosophie présentiste et de l’approche linguistique cognitive de Cl. Vandeloise, on pourrait suggérer que les usages « temporels » de avant/après recouvrent un traitement cognitif de mouvements du monde.

Ainsi : « 3 heures vient après 2 heures » (qui nous apparaît comme une proposition éminemment « temporelle ») ne signifie-t-il pas tout simplement, ne désigne-t-il pas les phénomènes selon lesquels :

(1) « La position de l’aiguille sur 3 heures vient spatialement après la position de l’aiguille sur 2 heures dans le mouvement qu’accomplit l’aiguille autour du cadran » ?

Et, plus avant, puisque la position des aiguilles d’une montre autour du cadran ne « mesure » pas réellement du « temps », mais n’est somme toute qu’une représentation de la position de la terre dans sa rotation sur elle-même, ou plus exactement de ma position angulaire à la surface de la terre par rapport à l’axe terre-soleil :

(2) « La position angulaire que j’occupe à la surface de la terre par rapport à l’axe terre-soleil lorsque ma montre indique 3 heures vient spatialement après la position angulaire que j’occupe lorsque ma montre indique 2 heures si l’on suit le mouvement de rotation de la terre sur elle-même. »

Ainsi, une proposition qui nous semble « temporelle » pourrait en réalité désigner des phénomènes réels du monde qui sont purement spatiaux et dynamiques.

Procèdent d’ailleurs de la même façon, peuvent être exprimés également sous forme spatiale, peuvent être interprétés comme ayant un sens spatial, par conséquent et par effet de cascade, les utilisations « temporelles » de la préposition « après » suivantes :

(3) « Le dîner vient « après » le déjeuner » (c’est-à-dire que la position angulaire de la terre lorsque je dîne vient spatialement après sa position lorsque je déjeune dans son mouvement de rotation ; c’est peut-être une « métaphore » au sens de Cl. Vandeloise) ;

(4) « Mardi vient « après » lundi » (pour les mêmes raisons) ;

(5) « Avril vient « après » mars » ;

(6) « L’année 2002 vient « après » 2001 » ;

(7) « Le 20ème siècle vient « après » le 19ème » ;

(8) « Le Moyen-Âge vient « après » l’Antiquité » ;

(9) « Napoléon vient « après » Jules César » ;

(10) « La Bataille d’Austerlitz vient « après » celle d’Alésia » ;

(11) « Le « futur » vient « après » le « passé » ; le « présent » vient « après » le « passé » ; le « futur » vient « après » le « présent » » (ces termes de « passé » et « futur » étant des constructions cognitives abstraites servant à discriminer entre les images mentales stockées en mémoire d’après des informations perceptives du monde, et les images mentales créées par l’imagination).

L’usage de « après » dans les proposition (10) ou (11) nous paraît exclusivement « temporel », c’est-à-dire « temporel ». Et pourtant, cet usage pourrait n’être qu’une commodité de langage se rapportant en fait à la succession spatiale des mouvements de la terre et des horloges entre les événements « Austerlitz » et « Alésia », ou tout événement classé dans ce que nous appelons le « passé » (c’est-à-dire notre mémoire) ou le « futur » (relatif), ou un « passé ultérieur ».

Dans la proposition (10), « après » peut donc avoir, à l’encontre du sens commun, à l’insu de l’intuition première, et dans la lignée de l’analyse de Cl. Vandeloise, un sens « cognitivement originaire » de succession spatiale.

Il est possible que la cognition humaine, par commodité, par économie, traite les mouvements dans l’espace sous forme d’une dimension abstraite qu’elle appelle « temporelle ».

 

Si, selon Claude Vandeloise, le sens premier de avant/après est spatial, c’est parce que, selon nous, l’idée de « temps » ne recouvre pas un phénomène réel du monde extérieur à la cognition, mais n’est qu’une construction cognitive exprimant l’archivage ordonné de positions de mobiles en mouvement dans l’espace.