Sommaire Travaux divers en sciences cognitives

Sommaire Sciences cognitives

Sommaire général du site

 

 

Christophe Chomant

DEA de sciences cognitives 2003-2004

Ehess, Ens Ulm & École Polytechnique

 

 

Linguistique cognitive

 

Quels sont les ‘sièges’, ‘actants’ et ‘noyau de sens’

 du verbe « ouvrir » ?

 

(dans le cadre du cours dispensé par M. Bernard Victorri)

 

 

 

Sommaire

 

 

Méthode générale                                                                                                                          2

1. Classer un certain nombre d’exemples bien choisis d’occurrence du verbe ouvrir, chaque classe correspondant à un sens différent du verbe (définissable par des paraphrases de ouvrir admissibles dans les exemples étudiés). 2

2. Caractérisez chacun de ces sens, et étudiez les relations entre ces sens, qui permettent de conclure que le verbe « ouvrir » est une unité polysémique du français.                                                                         3

3. Est-il possible de caractériser un « noyau de sens » commun à tous les emplois du verbe ?           5

Quelques remarques concernant les « actants » et « sièges » de « ouvrir » :                                      5

Pistes de sens dérivés par métonymie ou métaphore :                                                                      7

4. Construire une représentation de l’ensemble des sens du verbe qui rende compte des relations qu’ils entretiennent.                                                                                                                                                 9

Exemples de cas possibles de dérivation par métaphore :                                                              10

Confusion sémantique entre l’accès spatial de tout le monde à un lieu et l’accès temporel à un événement        11

Parenthèse archéo-anthropologique                                                                                              11

Annexes : analyse systématique des occurrences                                                                           12

 

Méthode générale

Nous avons d’abord lu et analysé les 46 premières occurrences (voir en annexe), ce qui permettait déjà de dégager intuitivement différentes catégories de sens ainsi que des pistes de « noyau de sens ».

Nous avons ensuite classé ces occurrences selon de grandes catégories distinctes de sens.

C’est ensuite la perception intuitive d’un noyau de sens commun qui permet de définir chacun des sens en utilisant des termes communs (« accès, communication, mouvement, transfert… »).

Il a semblé intéressant de réfléchir aux actants et sièges possibles du verbe, parce que cette réflexion éclaire vivement sa structuration polysémique. Cette réflexion permet en outre de dégager, « par élimination », les sens du verbe qui sont peut-être dérivés de sens premiers par métonymie.

Il devient plus simple et plus clair, alors, de dégager de possibles structurations du sens du verbe « ouvrir ».

Il s’agissait enfin de lire et analyser avec attention les 120 occurrences restantes, de façon à éclaircir celles dont le rapport avec le noyau de sens pouvait ne pas sembler évident à première vue.

Classement d’occurrences du verbe ouvrir, chaque classe correspondant à un sens différent du verbe (définissable par des paraphrases de ouvrir admissibles dans les exemples étudiés).

 

Différents sens de « ouvrir »

Exemples extraits du corpus

Forme intransitive :

Permettre l’accès, donner accès

 

5. Elle avait ouvert trop vite

Formes transitives :

Faire béer

 

 

4. Elle avait ouvert la bouche

16. Il ouvrit la portière

20. Ouvrant un bec

25. Ouvre la porte

36. Lorsque cet interrupteur est ouvert (et que le courant ne passe donc pas)

Inciser

 

26. Qui s’ouvrent les veines

45. De blessures qu’avait ouvertes la méchanceté

Livrer l’accès au contenu de

 

6. D’ouvrir le lit avant de se coucher

10. Turbine du type à circuit ouvert

15. Il devait ouvrir ses valises

17. J’ai ouvert tous les sachets de sulfamides

28. Un poudrier d’argent était ouvert

32. Qui t’ouvre là ses jupes vertes

43. Quand il ouvrirait sa blouse

Rendre dynamique

 

8. Il ouvrit la radio

18. Il ouvrit les robinets

Rendre accessible aux sens

31. Ouvris un journal

33. Henri ouvrit l’épais dossier

Révéler visuellement

38. La mer ouvre son émeraude à ce jeune homme

Rendre fonctionnel

44. Son parapluie qu’il a oublié d’ouvrir

Inaugurer, faire débuter

9. Ouvrirait une ère d’urbanisme

25. Ouvrit le bal

37. La discussion générale, ouverte par le rapporteur

Créer, mettre en place, instaurer

1. Le trésorier ouvre deux comptes

3. On fut obligé d’ouvrir de nouveaux chantiers

40. Pas besoin d’ouvrir un semblable débat

41. Leur manière de s’ouvrir l’appétit

Offrir, permettre

2. Un espace qui ne s’ouvre pas à tout venant

14. La découverte de l’électron a ouvert les frontières d’un nouvel empire

34. Que l’histoire ouvrait à sa carrière

39. A leur ouvrir toute sa réceptivité sensible

46. Le théâtre ouvre au peintre un champ d’expérience

Forme réfléchie : (le sujet rend lui-même (COD pronominal) accessible une chose à une autre (GNP de lieu ou de manière))

Déboucher sur

 

 

 

7. Des parenthèses qui s’ouvraient sur

27. L’éventail s’ouvre plus grand

Débuter par

42. Il s’ouvre sur une recension de l’apokryon

Se rendre visible ou audible

21. L’horizon qui s’ouvrait devant elle

30. La page blanche s’ouvre devant moi

Adjectifs : (le sujet est « accessible » au COI ; absence de COD)

Accessible (pour un lieu, un domaine intellectuel)

 

 

11. Rester ouvert à nos enquêtes phénoménologiques

19. Du nombre des guichets ouverts au public

29a. L’espace ouvert

29b. Ouvert à tous les souffles du dehors

35. La maison sera ouverte à tous

Accessible aux sens (lisible, audible…)

23. Me le passait ouvert sous le pupitre

Favorable à une communication (pour une personne)

12. À bras ouverts

13. Marie était peu ouverte

22. M. de Wolmar doit avoir l’air ouvert

 

Caractérisation des sens et étude des relations entre ces sens, permettant de conclure que le verbe « ouvrir » est une unité polysémique du français.

La catégorisation des différents sens de « ouvrir » fait apparaître des notions et concepts communs, qui sont :

- la communication, communiquer…

- l’accès, accéder à, rendre accessible à…

- révéler, rendre visible, perceptible (c’est-à-dire, d’une certaine manière, accessible aux sens)…

- mouvement, transfert de matière ou d’information ; passage d’un lieu (ou d’une époque) à un autre

Il y a déjà là une première intuition que le verbe « ouvrir » est polysémique et non pas homonymique.

Il semble possible de « mettre en facteur » ces notions et de dégager, pour chaque sens catégorisé plus haut, une définition qui le caractérise, tout en faisant appel aux notions communes :

 

Synonyme de chaque sens dégagé plus haut

Caractérisation du sens par mise en facteur de notions communes (accès, communication…)

Exemple

Forme intransitive :

Donner accès

 

Donner accès

 

La fenêtre ouvre sur…

Formes transitives :

Faire béer

 

Faire mouvoir un élément de façon à créer une communication entre deux espaces, et permettre le cas échéant un transit de matière ou d’information perceptive entre eux.

 

Ouvrir une porte

Inciser, perforer

Perforer une paroi de façon à créer une communication entre deux espaces, et éventuellement permettre un transit de matière.

Ouvrir une veine, un mur

Livrer le contenu de

Configurer un objet de façon à faire communiquer son espace intérieur avec l’extérieur, et rendre ainsi son espace intérieur ou son contenu accessible.

Ouvrir une boîte

Rendre dynamique

Configurer un accessoire de façon à permettre la communication ou le transit en sens unique de matière ou d’information (notamment perceptive) depuis un espace en direction d’un autre.

Ouvrir un robinet, la radio

Rendre accessible aux sens

Rendre accessible aux sens perceptifs (vision, audition…) dans un objectif d’action.

Ouvrir un journal, un livre

Révéler visuellement

Rendre accessible aux sens perceptifs (vision, audition…) sans objectif d’action

Ouvert sur un immense paysage

Rendre fonctionnel

Déployer, écarter les éléments d’un accessoire de façon à le rendre fonctionnel, à accéder à son utilité.

Ouvrir un parapluie

Inaugurer, faire débuter

Rendre accessible à tous (ou à une population donnée) un événement, une configuration ou un état du monde

Ouvrir un débat, un bal

Créer, mettre en place, instaurer

Rendre accessible aux sens et à l’entendement de tous.

Ouvrir un chantier, une comptabilité

Offrir, permettre

Donner accès à un domaine ou à une activité intellectuels

Ouvrir des débouchés intéressants

Les formes réfléchies et adjectivales ont des caractérisations analogues :

 

 

Déboucher sur

Donner accès à des informations perceptives (orales, visuelles, écrites…)

Les parenthèses s’ouvrent sur…

Débuter par

Livrer son accès par

Le livre s’ouvre par une préface de…

Se rendre visible ou audible

Se rendre accessible aux sens perceptifs, à l’action

Le panorama s’ouvre à nous…

 

On s’aperçoit ici que c’est la forme intransitive qui donne le sens véritable de « ouvrir », qui est « donner accès ». Dans les formes transitives, c’est un sujet qui fait en sorte qu’un objet « ouvre » (pour donner accès à quelque chose vers quelquepart).

 

Dans la mesure où il possible d’exprimer les différents sens du verbe « ouvrir » avec les mêmes noyaux communs que sont les notions d’accès et de communication, et en les diversifiant selon le type d’actant et de siège, on peut estimer qu’il n’y a pas ici homonymie (qui supposerait un cloisonnement de sous-catégories de sens) mais polysémie.

Est-il possible de caractériser un « noyau de sens » commun à tous les emplois du verbe ?

Nous avons noté que tous les sens du verbe « ouvrir » peuvent se définir à partir de l’acte de rendre accessible des choses à d’autres, de donner accès à quelque chose.

La forme intransitive, dans laquelle le sujet est le véritable actant du verbe « ouvrir », semble donner au verbe son expression la plus simple, qui est « donner accès », définition que nous proposons comme « noyau de sens » réduit, et qui pourrait se détailler de la façon suivante :

- Créer ou favoriser un accès ou un espace de communication entre une entité A et une entité B, permettant, le cas échéant ou potentiellement, un transfert ou un échange de matière ou d’informations perceptives.

 

Dans la forme transitive, il s’agit d’un sujet qui fait en sorte qu’un objet « donne accès » à un tiers entre deux sièges (espaces ou époques).

Quelques remarques concernant les « actants » et « sièges » de « ouvrir » :

Permettons-nous d’exprimer ici quelques remarques concernant les « actants » et les « sièges » du verbe « ouvrir », car ceux-ci sont éclairants pour la mise en évidence du noyau de sens du verbe et la déclinaison de ses différents sens.

 

On peut identifier trois actants et deux sièges dans l’usage (optimal) du verbe « ouvrir » :

Un 1er actant fait en sorte qu’un 2ème actant (celui qui « ouvre » réellement) crée un accès ou une communication pour un 3ème actant entre un 1er et un 2ème sièges (qui peuvent être des lieux ou époques).

 

C’est dans la forme intransitive que nous trouvons la véritable signification de « ouvrir », qui désigne l’action du sujet : « la porte ouvre sur le jardin » : « elle donne accès au jardin ».

On retrouve également ce sens premier et véritable dans la forme passive ou adjectivale : « la porte est ouverte sur le jardin » : « elle donne accès au jardin ».

L’imprécision du COI suggère que cette porte donne accès à quiconque, qui que ce soit et quoi que ce soit (personne, objet, meuble, information perceptive, etc…), et par ailleurs dans les deux sens de l’espace (depuis l’intérieur de la maison vers l’extérieur, comme l’inverse).

 

Dans la forme transitive, il y a l’introduction d’un actant qui fait en sorte que « quelque chose ouvre » : « Pierre ouvre la porte » signifie en fait « Pierre fait en sorte que la porte ‘ouvre’, c’est-à-dire libère l’accès entre deux espaces ». Dans cette forme, l’actant qui fait en sorte que « quelque chose ouvre » (« Pierre ») est le sujet de la phrase ; l’actant qui ‘ouvre’ réellement (« la porte ») devient le COD.

À la différence de la forme intransitive, cette forme transitive permet l’introduction d’un COI, lequel va pouvoir permettre de préciser quel actant va bénéficier de « l’ouverture » générée par le sujet :

Ainsi, « Pierre ouvre la porte à Paul » signifie en fait :

« Pierre (actant n° 1) fait en sorte que la porte ‘ouvre’, c’est-à-dire permette un accès, une communication ; la porte (actant n° 2) ‘ouvre’ effectivement ; et c’est Paul (actant n° 3) qui bénéficie de cet accès possible, entre les deux espaces délimités par la porte ».

On a dans cette forme les trois actants et les deux sièges convoqués par le verbe « ouvrir », même si les deux sièges n’y étaient pas explicités.

Pour que l’action « d’ouvrir » soit pleinement exprimée et explicitée, on pourrait proposer la phrase suivante : « Pierre ouvre à Paul la porte séparant le jardin de la cuisine ». Sont en effet explicités ici les trois actants et les deux sièges « d’ouvrir ».

 

On peut dire que la forme réfléchie est un cas particulier de la forme transitive, dans laquelle l’actant qui ‘ouvre’ réellement effectue lui-même sa propre ouverture, parce que nulle autre instance ne saurait y pourvoir à sa place. Ainsi :

- « Les parenthèses s’ouvrent sur… »

- « Marie s’ouvre enfin aux autres »

(parce que rien d’autre qu’elles-mêmes ne saurait pouvoir les faire s’ouvrir).

 

Essayons de dégager les différents actants et sièges de différents sens et occurrences « d’ouvrir » :

 

Exemples-types d’occurrences :

Actant 1 :

ce qui fait ouvrir

Actant 2 :

ce qui ouvre, ou donne accès

Actant 3 :

ce qui transite

Siège 1 (espace, période…)

Siège 2

(espace, période…)

Pierre ouvre à Paul la porte entre la cuisine et le jardin

Pierre

La porte

Paul

La cuisine

Le jardin

Le chirurgien a été obligé de lui ouvrir la veine

Le chirurgien

L’incision dans la veine

Du sang ou un liquide externe

Le réseau sanguin

L’espace ou un réseau externe

Albert ouvre le robinet de la baignoire

Albert

Le robinet

De l’eau

Les canalisations

La baignoire

Bernard a ouvert la radio sur France-Musique

Bernard

La radio

Ondes et sons

Antenne de Radio-France

Mes oreilles

Bob ouvre sa valise aux douaniers

Bob

La valise (ou son couvercle)

Information visuelle

Le contenu de la valise

Les yeux des douaniers

C’est Fodor qui a ouvert ce débat

Fodor

Le débat

Idées, informations perceptives

La cognition des gens qui débattent

Un panorama ouvert sur toute la vallée

(inutile)

Le panorama

Information visuelle

Le paysage, la vallée

Nos yeux

Marie s’ouvre enfin aux autres

Marie

Marie

Des échanges de paroles…

Marie (sa cognition)

Les autres (leur cognition)

Ces parenthèses s’ouvrent sur une anecdote

Les parenthèses elles-mêmes

Les parenthèses

Informations perceptives

Écrit ou récit

Vision ou audition

Le chemin s’ouvre sur les champs

le chemin lui-même

Le chemin

Quiconque

L’entrée du chemin

Les champs

Le colonel ouvre le bal

Le colonel

Le bal

Les invités présents

Le non-bal, l’avant-bal

L’actualité du bal

ou :

Le colonel

Un moment donné

Les invités présents

Hors du lieu du bal

La piste de danse

S’ouvre une ère nouvelle

Une ère

Un moment donné

Le monde

Avant

Maintenant

ou :

Le temps qui passe

Un moment donné

Tous les hommes

Configuration du monde 1

Configuration du monde 2

 

On s’aperçoit alors que les différentes déclinaisons du verbe « ouvrir » varient en fait selon :

- les types d’actants concernés par l’accès – par le fait de donner accès, d’être l’accès lui-même ou de transiter –, et selon qu’il s’agit : de personnes, de matière, d’informations perceptives (ou « d’idées »), d’événements… ;

- les types de siège : notamment lieux ou époques ;

- les types de mouvement : à sens unique ou à double sens.

 

Ces observations nous seront évidemment utiles pour dégager l’arborescence sémantique des différentes acceptions « d’ouvrir ».

Pistes de sens dérivés par métonymie ou métaphore :

Le raccordement de tous les sens du verbe « ouvrir » à un noyau de sens commun semble parfois montrer des limites. C’est ainsi qu’il est possible que :

- « ouvrir son parapluie » soit une métonymie, une métaphore qui provienne (peut-être) de « ouvrir une boîte ». Pourquoi ? Parce qu’il est difficile de définir l’instance qui transite par tel accès entre tel et tel siège (comme suggéré dans le tableau ci-dessous). La connexion au noyau de sens (« donner accès ») trouve là des limites ;

- le sens d’accès intellectuel à quelque chose (« cette revue lui a ouvert le champ de l’art contemporain ») soit une métaphore « d’ouvrir la porte ». Pourquoi ? Parce qu’il est difficile dans ce cas de distinguer ce qui fait ouvrir et ce qui ouvre. Et parce que par ailleurs ce sens constitue une image « pertinente » du fait « d’ouvrir une porte dans l’esprit » ;

 

Exemples-types d’occurrences :

Ce qui fait ouvrir

Ce qui ouvre, ou donne accès

Ce qui transite

Siège 1 (espace, période…)

Siège 2

(espace, période…)

Sylvie ouvre son parapluie

Sylvie

Les baleines du parapluie

?

Inutilité ?

Fonctionnalité ?

Cette revue lui a ouvert le champ de l’art contemporain

Cette revue

Un échange d’informations intellectuelles ?

Des idées, informations perceptives

Un champ d’activités humaines

Sa cognition

 

Il est intéressant de noter qu’une identification systématique des actants et sièges de différentes acceptions d’un mot permet de dégager les acceptions échappant à la méthode par analyse du « noyau de sens » commun et susceptibles de constituer des sens produits pas métaphore, métonymie, dérivation de sens premiers (comme par exemple « l’araignée file sa toile » ou « le lit du fascisme »).

Ainsi, de la même façon que pour la méthode de démonstration mathématique dite « par l’absurde », on pourrait suggérer que les acceptions d’un mot qui trouvent mal leur place dans le tableau des actants et des sièges constituent peut-être plutôt une métaphore, une dérivation de l’une des acceptions.

Remarquons que s’il s’agissait de cas d’homonymie, ceux-ci ne devraient pas du tout pouvoir trouver leur place dans le tableau des actants et sièges, ce qui serait une situation autre. Nous restons donc bien ici dans le cadre d'’une polysémie (ou en tout cas d’une « certaine » polysémie).

 

On peut d’ailleurs supposer ici trois types de différences de sens pour un même mot :

- une différence homonymique (« voler » dans les airs ou au supermarché) ;

- une différence polysémique « pure » (ouvrir une porte, les yeux ou un débat) ;

- une différence métonymique (filer une personne ou une toile ; ouvrir une porte ou un parapluie).

Peut-être d’ailleurs la différence métonymique peut-elle déboucher à long terme, au fil de l’histoire et de l’évolution de la langue, sur une homonymie (comme dans le cas du « faucon qui ‘vole’ sa proie », par exemple) ?


4. Construire une représentation de l’ensemble des sens du verbe qui rende compte des relations qu’ils entretiennent.

 

Au vu des réflexions dégagées ci-dessus, on peut proposer, pour le verbe « ouvrir », la structuration suivante :

 

Noyau de sens

Nature du siège d’arrivée

Nature de l’objet accédant

Sens entre les sièges

Exemple, occurrence courante du sens commun

Donner accès

À un lieu

Pour de la matière, des objets, des personnes

Entre deux  espaces

Ouvrir une porte

Ouvrir un mur, une veine

Les magasins, les guichets sont ouverts

 

 

 

Depuis un espace vers un autre

Ouvrir un robinet

La course est ouverte

 

 

Pour de l’information perceptive ou des idées

Entre des personnes

S’ouvrir aux autres

Un dialogue ouvert

 

 

 

Depuis le monde jusqu’à ma perception, jusqu’à moi

Ouvrir la radio, ouvrir un livre

L’horizon s’ouvre à nos yeux

Elle m’ouvre un champ intellectuel nouveau

 

À un événement

Pour tous, ou pour une population donnée

Depuis les personnes vers l’événement

Le colonel ouvre le bal

Le ministre ouvre la session

 

À une époque

Pour le monde

Depuis le passé vers le présent

S’ouvre une nouvelle ère d’espoir

 

 

Pour un objet, phénomène, manifestation

Ouvrir un chantier, un cahier de comptes

 

Bien sûr, cette arborescence demeure relativement sommaire, par nécessité de présentation et de visibilité. Elle pourrait en réalité s’affiner selon différents critères et paramètres pour chaque sens du verbe « ouvrir ». Nous avons retenu ici les paramètres qui nous semblent définir les ramifications principales du verbe.


Nous pouvons par contre en proposer une schématisation minimale, qui serait :

 

                                                                              Donner accès à

                                                      (créer une communication matérielle ou

                                                           perceptive entre deux sièges)

 

 

 


                                          Sens spatial                                                     Sens temporel

 

 

 


       Pour des objets                       Pour des perceptions

                                                             ou des idées

 

 

            métaphores et métonymies

      

 

Exemples de cas possibles de dérivation par métaphore :

(pour essayer de résoudre le cas des acceptions ne remplissant qu’imparfaitement le tableau des actants et sièges)

Pour des objets :                             ouvrir une porte                       => ouvrir un parapluie

Pour des perceptions et idées :        ouvrir les yeux, un débat          => cette revue lui a ouvert le champ de l’art contemporain

 

On pourrait aussi présenter les choses de la façon suivante :

 

                                                                              Donner accès à

                                                      (créer une communication matérielle ou

                                                           perceptive entre deux sièges)

 

 

 


                                          Sens spatial                                                     Sens temporel

 

 

 


Pour des objets,      Pour des perceptions,              pour un organisme                     pour un

  de la matière         des informations ou des              (un animal, une                       événement

     inanimée idées (nourrissant une ou                 personne)

                                plusieurs cognition(s))

 

            métaphores et métonymies

      

Confusion sémantique entre l’accès spatial de tout le monde à un lieu et l’accès temporel à un événement

Il est en effet difficile dans le cas d’un événement, de savoir si « l’ouverture » procède :

- en un accès temporel de l’événement (qui devient alors lui-même accessible aux humains) ;

- en un accès spatial des humains à l’événement (qui est advenu de façon temporelle).

En effet, lorsque « le colonel ouvre le bal », à la fois :

- Le colonel donne accès par le temps qui passe depuis une situation où le bal n’existe pas à une situation où le bal existe ;

- Le colonel donne à tous les invités présents l’accès spatial au lieu du bal ;

C’est en accomplissant l’une des propositions qu’il accomplit l’autre, et vice-versa. Ces deux propositions, ces deux interprétations sont en fait équivalentes.

Ceci est probalement dû au caractère étroitement lié (et peut-être même confondu) de l’espace et de ce que les hommes appellent le « temps », lequel est peut-être un outil cognitif  permettant de gérer les relations de mouvements entre les objets du monde.

L’incertitude, l’ambivalence, entre l’accès de tout le monde à un lieu, et l’accès du temps à un événement sont donc probablement appelés à demeurer.

Parenthèse archéo-anthropologique

Sur le plan de l’évolution du langage dans l’espèce humaine, on pourrait émettre l’hypothèse que le sens spatial pour des objets fut un premier sens (par exemple au paléolithique moyen), puis qu’il a produit l’idée plus abstraite d’accès spatial à des perceptions ou des idées (par la vision, l’audition et la parole) (au paléolithique supérieur), puis l’idée d’accès temporel (qui est encore plus abstraite, suppose la manipulation courante d’outils cognitifs « temporels », de conjugaison, etc…) (chez Homo sapiens sapiens ou néandertalensis, par exemple). Mais il ne s’agit là que d’une hypothèse intuitive, subjective, ontologique, sans fondement scientifique solide.

Annexes : analyse systématique des occurrences

Ce type de travail en linguistique suppose un long travail préalable de lecture, d’analyse et de discrimination des 165 occurrences proposées.

Notons que cette tâche permet déjà de dégager de manière intuitive les différentes catégories de sens du mot étudié et de son possible « noyau de sens ».

Sur le plan de l’analyse méthodologique, on remarque que le travail effectué n’est en fait pas linéaire, mais procède d’un mouvement dialectique permanent entre l’usage empirique du mot et son possible « noyau de sens » théorique, en construisant au passage à la fois des étapes structurales intermédiaires et une méthode de travail spécifique.

Permettons-nous de livrer, à toutes fins utiles, le travail préliminaire de dégagement de sens des occurrences empiriques :

 

Occurrences

Paraphrases, synonymes, particularités

 

1) Analyse systématique (et provisoire) des 46 premiers cas

 

1. Le trésorier ouvre deux comptes

Crée

2. Un espace qui ne s’ouvre pas à tout venant

N’est pas accessible à l’intelligibilité de

3. On fut obligé d’ouvrir de nouveaux chantiers

Créer, construire, inaugurer

4. Elle avait ouvert la bouche

Fait béer

5. Elle avait ouvert trop vite

Permis l’accès

6. D’ouvrir lelit avant de se coucher

Défaire

7. Des parenthèses qui s’ouvraient sur

Débouchaient, faisaient apparaître

8. Il ouvrit la radio

Alluma

9. Ouvrirait une ère d’urbanisme

Inaugurerait, rendrait accessible à tous

10. Turbine du type à circuit ouvert

Adj : communiquant, permettant l’accès d’un liquide extérieur

11. Rester ouvert à nos enquêtes phénoménologiques

Accessible de manière privilégiée

12. À bras ouverts

Adj. : accueillant

13. Marie était peu ouverte

Adj. : confiante, accessible à autrui dans la communication

14. Ddécouverte de l’électron a ouvert les frontières de

Permis

15. Il devait ouvrir ses valises

Laisser libre accès au contenu de

16. Il ouvrit la portière

Désolidarisa en l’écartant

17. J’ai ouvert tous les sachets de sulfamides

Utilisé

Rendu accessible les sulfamides

18. Il ouvrit les robinets

Positionna dans une configuration libérant un flux, permettant un transfert de matière entre deux espaces

19. Guichets ouverts

Ad. : accessibles à tous

20. Ouvrant un bec…

Faisant béer, permettant ainsi l’intromission de matière

21. L’horizon qui s’ouvrait devant elle

Se révélait à

Devenait accessible à sa vue

22. M. de Wolmar doit avoir l’air ouvert

Adj. : communicatif, qui suscite et invite à la communication avec autrui

23. Me le passait ouvert sous le pupitre

Adj. : offert à la lecture, à la perception visuelle

24. Ouvre la porte

Désolidarisa et écarta du cadre pour créer la communication

25. Ouvrit le bal

Inaugura, fit débuter

Rendit accessible à tous

26. Qui s’ouvrent les veines

Sectionnent (pour en faire jaillir un liquide)

27. L’éventail s’ouvre plus grand

S’optimise

28. Un poudrier d’argent était ouvert

Adj. : laissé libre d’accès à la perception visuelle

29a. L’espace ouvert

Adj. : sans limitation

29b. Ouvert à tous les souffles du dehors

Adj. : accessible

30. La page blanche s’ouvre devant moi

S’offre à

31. Ouvris un journal

Déplia de façon rendre accessible à ma perception visuelle

32. Qui t’ouvre là ses jupes vertes

T’offre l’accès à

33. Henri ouvrit l’épais dossier

Manipula de façon à rendre accessi ble à sa perception

34. Que l’histoire ouvrait à sa carrière

Rendait accessible

35. La maison sera ouverte à tous

Adj. : accessible

36. Lorsque cet interrupteur est ouvert

Adj. : positionné pour créer un espace libre dans le circuit

37. La discussion générale, ouverte par le rapporteur

Adj. : inaugurée, débutée, autorisée (à laquelle le rapporteur donne accès)

Rendue accessible à tous

38. La mer ouvre son émeraude

Révèle, offre à la vue

39. A leur ouvrir toute sa réceptivité sensible

Donner l’accès à

40. Pas besoin d’ouvrir un semblable débat

Créer, débuter (dans le sens d’une communication, d’un échange de paroles et d’idées entre tiers)

41. Leur manière de s’ouvrir l’appétit

Favoriser, préparer (une circulation de matière)

42. Il s’ouvre sur une recension de l’apokryon

Forme réfléchie : débute, offre son accès par

43. Quand il ouvrirait sa blouse

Écarterait les pans de, lui permettant d’accéder à quelque chose

44. Son parapluie qu’il a oublié d’ouvrir

Déployer, pour accéder à sa fonction, à son utilité

45. De blessures qu’avait ouvertes la méchanceté

Permises (auxquelles avaient donné accès)

46. Le théâtre ouvre au peintre un champ d’expérience

Faire accéder quelqu’un à quelque chose

Remarque : trois actants : 1) ce qui permet l’accès (sujet) ; 2) ce qui accède à (COI) ; 3) ce à quoi on accède (COD)

 

Analyse de cas particuliers ou demandant précision par rapport aux différents sens dégagés dans les 46 premières occurrences, et après réflexion sur le possible noyau de sens

 

48. Ouvrir des négociations à Beyrouth et à Damas

Créer, instaurer, faire débuter

49. La scène où nous étions ouverte soudain aux regards du public

Permettant la communication d’informations visuelles entre nous et le public

61. Ouvrir et fermer un tiroir

Offrir le contenu à la vue, permettre un transit d’informations visuelles entre le contenu du tiroir et les ses yeux

68. Ouvre la lumière

Permet un mouvement d’électrons entre le générateur et l’ampoule

70. Une enclave difficile à réduire puisqu’elle s’ouvrait sur la mer

Permettait un mouvement de bateaux entre elle et le large

71. S’y écroula à la renverse, les jambes ouvertes

Métonymie de « ouvrir une porte »

Pas de sens érotique

72. Un domaine inexploré s’ouvre à cet endroit

Devient intellectuellement accessible aux compositeurs

73. Des trous à ciel ouvert

Laissant parvenir à nos yeux des informations visuelles

74. Les doigts déjà ouverts

2 sens :

- métonymie de « ouvrir la porte »

- libérant le mouvement de l’objet tenu par la main

77. Avait ouvert dans ma vie

Avait donné à ma vie l’accès à une nouvelle période

78. Ouvrez l’œil !

Stimulez votre attention de façon à ce que vos yeux permettent l’accès à votre cognition d’informations pertinentes

86. À tombeau ouvert

Dans lequel on est susceptible d’entrer à tout moment (image pour « mourir »)

97. Louise ouvrit la première lettre

Accéda perceptivement au contenu de

99. Ouvre tes oreilles !

Stimule ton attention de façon à ce que tes oreilles fassent parvenir à ta cognition des informations auditives intéressantes

100. M’ouvrait soudain les yeux

Métaphore perceptive pour « prendre conscience de », c’est-à-dire « faire accéder à ma cognition le véritable sens de tel phénomène ».

102. Il ouvrit le rasoir

1 : métonymie de « ouvrir la porte »

+ 2 : donna accès à sa fonction

103. Les combinaisons du contreplaqué et du métal ont aussi ouvert d’autres perspectives.

Ont donné à des artisans l’accès à de nouvelles techniques.

107. Les champs longs et ouverts

Accessibles de toutes parts par un tracteur, un homme ou le regard.

108. L’abîme qui sépare le maître des esclaves s’ouvre de nouveau

1 : s’élargit, métonymie de « ouvrir une brèche »

2 : commence, débute à nouveau, donne à nouveau accès à une nouvelle époque

109. Le second mariage ouvre un droit à pension

- rend accessible aux mariés

- fait accéder les mariés à une époque différente où…

118. Janine s’ouvrait un peu plus à la nuit

Laisser pénétrer en elle les informations perceptives générées par la nuit.

122. Ouverte devant lui

Accessible aux sens, plus précisément à la vision, ceci pour la lecture, c’est-à-dire afin de permettre le transfert d’informations entre le document et la cognition, via la vision.

123. En révolte ouverte contre l’Etat

Sue de, accessible à la cognition de l’homme de la rue, aux médias, à l’opinion publique

124. Un précipice ouvert

Sans barrière qui en empêche l’accès

125. On ouvre une table de nombres

On crée :

1 : On rend accessible à la connaissance de tous

2 : On permet l’accès de cette table à un état ou à une époque d’existence

130. J’ai ouvert ma belle âme à la radio qui jouait Wagner

Je l’ai rendue accessible aux informations perceptives (en l’occurrence) générées par la radio

132. S’ouvrir une vie neuve.

1 : Lui être accessible

2 : Le fait accéder à un nouvel état, une nouvelle époque

133. Les jambes allongées et ouvertes

1 : Métonymie de « ouvrir la porte »

2 : Connotation érotique : rendant potentiellement accessible son sexe à celui de l’homme (différent de 71).

Ce cas révèle que, au-delà de la métonymie, la cognition pense spontanément à une idée d’accès, ce qui renforce la thèse du noyau de sens « donner accès à »

135. La bouteille s’ouvrit

Permit l’accès de son contenu à la bouche des hommes

136. En contestation ouverte

Sue de, perceptivement accessible à tous

138. Si l’option est ouverte

Est accessible aux participants au débat

140. L’histoire de l’industrie est le livre ouvert des facultés essentielles de l’homme

Sans limitation a priori, demeurant accessible à tout ajout potentiel.

142. Le creux de la main qu’elle tendait ouverte

Permettant d’accueillir quoi que ce soit

145. Ouvrirent peu à peu aux anthropologistes

Rendirent intellectuellement accessibles

148. Se serait ouverte avec William Crookes

Rendue possible grâce à

159. Des feux de circulation qui ouvrent le passage

Qui autorisent l’accès à

161. Les narines ouvertes

Faisant activement parvenir à sa cognition des informations olfactives