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CHRISTOPHE CHOMANT

 

 

 

LES FIANCÉS DU CRÉPUSCULE

 

 

 

roman

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Villa Léonie


 

 

 

 

 

 

Pour Armand, né au premier printemps du millénaire

et initié tout bébé aux balades matinales dans Dinard endormie.

 

Pour ceux qui continuent de s’aimer par-delà les années.


 

 

 

 

 

 

 

La mer, blottie entre les deux paquets de roches rouges, miroitait de reflets éblouissants…

Le vieil homme se campa face au large, appuyé sur sa canne. La Plage de l’Écluse était noire de monde. Les yeux de Léon brillèrent et sa gorge se serra. Soixante-dix ans avaient passé… et tout était resté pareil : les reflets scintillants, la rumeur de la plage, l’odeur ambrée du sable chaud… Le cœur du vieil homme accéléra, la main trembla sur le pommeau de la canne… et il fut obligé de s’asseoir sur le parapet. Léon portait une grosse tignasse blanche, de laquelle lui tombait une mèche sur le front. Son visage était carré et ses yeux bleu-gris.

Le vieil homme observa les touristes : des familles baguenaudaient, un gamin sur l’épaule et les autres à la main ; deux vieilles copines déambulaient en papotant ; un grand adolescent voûté, avec des dreadlocks jamaïcaines, passait, une guitare à la main qui frôlait terre ; quelques papis solitaires, mains croisées dans le dos et casquette vissée sur la tête, erraient, l’air désœuvré, humant l’air comme des chats ; des hordes bruyantes de garçons bronzés, torse nu, caleçon à fleurs dépassant du jeans, dévalaient la cale et fendaient le sable pour quelque partie de surf ou beach-volley ; des couples d’amoureux glissaient sans bruit… La station vivait son été, comme depuis toujours elle le vivait, avec dandysme et nonchalance.

Léon se dressa sur ses jambes et gagna le sable. La plage était à marée haute et il ne serait pas facile de se frayer un chemin entre serviettes, parasols et corps brunis de soleil.

Sur le front de mer à droite, s’étendait le « casino », un bâtiment moderne que Léon n’avait jamais vu, dont la construction était certainement postérieure à 1929. De l’autre côté, à gauche, s’élevait le majestueux « Hôtel Royal », qui ne semblait plus d’ailleurs être un hôtel, mais une résidence de vacances, peut-être distribuée en appartements privés. À droite, le « Crystal Hôtel » avait disparu. Occupait l’espace une immense résidence neuve d’une quinzaine de niveaux, étagée contre la colline, avec des terrasses et des vitres fumées. Coincé entre l’Hôtel Royal et cette résidence, dormait le vieil Hôtel de la Reine Hortense, une demeure de caractère en granit. Les avancées rocheuses de part et d’autre de la plage étaient incrustées de villas et chalets anglo-normands donnant au site ses caractère et charme inimitables. Le long de la plage, s’alignaient les cabines de toile, tel un ruban de rayures bleues et blanches ondulant dans la brise. Au loin sur l’horizon, se découpaient les silhouettes des remparts et tours de Saint-Malo, des quelques îlots peuplant la baie et des mâts de voiliers inclinés par le souffle du large. La mer formait un tapis chatoyant de taches vertes, grises et blanches.

Dans le sable doré, tiède et poudreux, Léon plongea ses sandalettes… et le vieil homme put arpenter la plage de sa jeunesse.

Restait-il dans cette foule quelqu’un qu’il pût connaître ? Les gamins d’il y a soixante-dix ans en avaient aujourd’hui quatre-vingts ; les hommes et les femmes de son âge en avaient comme lui bientôt cent ; et les amis plus âgés n’étaient plus de ce monde… Les neuf dixièmes des estivants présents n’étaient pas nés lorsque Léon était venu ici il y a sept décennies. Cette pensée submergea le vieil homme d’un brusque sentiment d’angoisse et de solitude. Subsistait-il ici quelque chose de sa jeunesse, de sa vie ? Survivait-il ici en ces lieux quelque personne connue de lui ? Sa gorge se noua et il préféra laisser la plage pour gagner le centre-ville.

 

En se promenant dans Dinard, quiconque était immédiatement frappé par son caractère so british : rues rectilignes descendant vers la mer bordées de maisons à deux étages avec des bow-windows comme à Brighton ou Liverpool ; façades de magasins en bois, peintes dans des tons ocre – vert, rouge ou brun ; vitrines remplies d’objets de collection ou de décoration ; produits raffinés et exotiques ; salons de thé ; bars-brasseries décorés de façon chaleureuse et feutrée comme des pubs ; rues aux noms de personnages et souverains britanniques ; touristes anglophones… Après plus d’un demi-siècle, Dinard n’avait rien perdu de sa personnalité anglaise. Léon se souvint que la station avait été créée au milieu du XIXème siècle par quelques précurseurs venus de la grande île bordant l’autre côté du Channel. Quelques diplomates nommés en poste à Saint-Malo, et amoureux du site sauvage – alors un village de pêcheurs – s’étaient en effet installés dans un vénérable prieuré du XVIIème siècle. Charmés par le lieu, ils avaient attiré amis, famille et des milliers de compatriotes… C’est ainsi qu’avait été créé le site de Dinard, qu’il s’était bâti et peuplé peu à peu… jusqu’à devenir l’actuelle station mondaine et cosmopolite arborant son charme suranné. Dinard était une sorte d’enclave de la Grande Bretagne à l’intérieur de la petite.

Cette implication britannique de la station n’avait-elle d’ailleurs pas eu quelque effet sur la vie de Léon ?

 

Atteignant le centre-ville, le vieil homme chercha les lieux de sa jeunesse. Il retrouvait chacun des recoins de la ville. Peu de choses avaient finalement changé : ici et là un crémier avait laissé place à une supérette ; ou un salon de thé à une pizzeria. Au cœur du centre-ville s’ouvrait la Place de la République, un espace triangulaire où il faisait bon prendre un verre or a cup of tea sur l’une des nombreuses terrasses…

Une fois fait le tour de la ville – à petits pas –, Léon retrouva le front de mer et la Plage de l’Écluse. Il reconnut les chemins qu’il empruntait et affectionnait jadis : à droite de la plage, au pied du bloc rocheux, se faufilait la Promenade des Alliés. Celle-ci menait à la « piscine » – un bassin rond qui s’emplissait d’eau à marée haute. Au-delà de la piscine, la promenade continuait au bord de la mer. Elle contournait la Pointe du Moulinet, puis retrouvait la « cale », d’où partaient jadis les bateaux à destination de l’Angleterre. Le paysage s’ouvrait sur l’Anse de Dinard, une sorte de golfe intérieur, miroitant de reflets verts et argent. Le long de l’anse, se déroulait à présent la Promenade du Clair de Lune. C’était un quai étroit, sinueux, et romantique, bordé de bancs et de massifs de fleurs, au pied des villas agrippées à la colline : un endroit idéal pour les amoureux de tous âges, qui venaient goûter ici au plaisir de baguenauder main dans la main, de regarder la mer ou de se bécoter sur les bancs.

Aujourd’hui encore comme il y avait soixante-dix ans, la brise était douce, tiède et emplie de parfums de fleurs. Léon ne marchait pas bien vite, avec sa canne et son cœur fatigué… alors que c’était jadis à grandes enjambées qu’il parcourait ce lieu : aux côtés de ses « potes » le jour ; en plus douce compagnie la nuit... La vision fugace noua sa gorge. Il dut s’arrêter. Le passé enfoui ressuscitait en une fraction de seconde… et remontait à l’esprit en une bouffée brûlante et douloureuse… Les yeux du vieil homme rougirent, sa lèvre trembla et son cœur battit la chamade. Il s’approcha d’un banc et s’assit pour laisser se dissiper l’émoi.

De sa jeunesse lointaine, que subsistait-il ? Avait-il eu raison de revenir à Dinard ?

 

Au milieu de la Promenade, Léon trouva un sentier qui  remontait vers l’Hôtel d’Angleterre, une somptueuse bâtisse blanche située au numéro sept de l’Impasse Victoria. La résidence était nichée dans un parc et surplombait l’Anse de la Morgane. Quelques chambres seulement, au premier étage, recevaient des hôtes calmes, en quête d’isolement et de quiétude. Une terrasse ceinturée de balustrades donnait sur la mer, où l’on pouvait prendre breakfast ou dinner. Il était également possible de se restaurer dans la grande salle feutrée et cossue derrière les baies. Le parc était peuplé, tout à l’anglaise, d’essences exotiques, palmiers et bananiers. Quelques tables rondes et chaises de jardin dispersées ici et là sur les graviers permettaient de lire le journal ou méditer à l’écart des murs. Léon adorait ce type d’établissement, subtil et discret.

Dans le hall, la réceptionniste le salua d’un grand sourire :

- Bonjour, Monsieur Cordier ! Comment allez-vous ?

- Ça va, mon petit ! Ça va… avec mes presque cent bougies à traîner aux pieds tout de même !

- Vous n’en faites pas la moitié !

- Vous êtes flatteuse ! Si seulement vous pouviez dire vrai…

- L’âge véritable est dans la tête…

- Alors, je peux vous assurer que je n’ai pas trente ans, mademoiselle !

Il rit dans sa moustache et monta l’escalier, prit une douche et se fit beau pour le dîner. Puis il gagna une table réservée ce soir au milieu de la salle. Il prisait la terrasse habituellement, mais le vent se faisait un peu frais…

Le repas consista en un délicieux rôti de veau tranché et entrecoupé de lamelles de lard et de fromage, accompagné de haricots verts extra-fins. Léon se régala. Pour le dessert, le chef de cuisine avait préparé des crêpes joliment pliées dans l’assiette en forme de cônes torsadés et arrosées d’un coulis aux zestes d’oranges confits. Ce fut exquis. Il ne commanda pas de café, prenant garde à son cœur, essuya ses moustaches, posa la serviette pliée en deux à droite de l’assiette et recula son fauteuil pour se lever.

Dans le « boudoir », une pièce ronde aux bow-windows donnant sur la mer, le vieil homme consulta quelques revues d’actualité… ce qui, à vrai dire, ne l’intéressait guère. Les préoccupations des hommes de l’époque actuelle lui paraissaient futiles, révélant finalement l’ennui et la vacuité de leur existence. Celui qui jouit d’une existence intense, heureuse et remplie, a-t-il à se soucier de l’indice Nikkei, des dernières tendances en vogue dans la capitale ou de la vie intime de tel ministre ou actrice de cinéma ? Lorsqu’ils avaient accompli leur journée de dix heures, les hommes d’aujourd’hui avaient-ils le temps de vivre, de regarder autour d’eux, de prendre la mesure de l’instant qui s’enfuit ? Il faut malheureusement avoir un certain âge pour savoir vivre… une fois que la vie est derrière soi et qu’il n’en reste plus que quelques miettes… Léon replia les revues en soupirant et haussant les épaules. Puis il remonta dans sa chambre, reprenant bien sa respiration à chaque marche.

Il s’allongea dans le lit moelleux, borda soigneusement draps et couvertures pour ne pas avoir froid aux pieds et regarda les murs autour de lui. N’était-il pas étrange de revenir ici soixante-dix ans après sa dernière visite ? Léon était comme un enfant retrouvant une maison de vacances oubliée, une maison de famille. Mais combien de choses avaient disparu, s’étaient dissoutes dans le décompte du sablier ? S’étaient annihilées ? Combien d’humains ? Le regard du vieil homme se fit soudain triste et brillant. Il ressentait une insondable sensation de solitude : et si, bercé de naïves illusions, il était revenu en vain ?

Du tiroir de sa table de chevet, il sortit une plaquette de Cardinox et avala une pilule qui lui permettrait de passer une nuit calme, sans palpitations. Le médicament lui servait également, pendant le jour, à tempérer d’imprévisibles emballements cardiaques. L’usure de son cœur incitait en effet à la vigilance et à la prudence.

Il n’était pas très tard, et l’Hôtel d’Angleterre résonnait encore des bruits de vaisselle qu’on lavait en cuisine et des chuchotements de voisins de chambrée dans le couloir. La clientèle de l’établissement – classé trois étoiles –, d’origine anglo-saxonne en forte majorité, était fort civile et bien élevée.

Léon relut quelques paragraphes des Remèdes à l’Amour d’Ovide, puis referma le livre, sourit à la photo d’une jeune femme posée sur le chevet, aux côtés d’un petit livre à la couverture noire, et actionna l’interrupteur pour faire la nuit…