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CHRISTOPHE CHOMANT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA COULEUR DU SOIR

 

 

 

 

 

 

 

 

Roman

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Villa Léonie


 

 

 

Du même auteur :

 

La Petite Lézarde, roman, 1997 ;

L’Histoire de la Crète et du roi Minos racontée aux enfants, 2001 ;

Les Fiancés du Crépuscule, roman, 2002.


 

 

 

 

 

 

 

À mes amis, mes frères,

qui auraient pu incarner Paul :

Michel, Marc, Philippe, Stéphane, Guillaume…


 

 

 

« Il existe une issue pour échapper à la servitude :

aller vers la liberté.

Mais une fois celle-ci conquise,

 il n’y a plus d’autre issue possible. »

 

Zinoviev, Homo Sovieticus

 

 

« Comme l’histoire l’a montré, il n’y avait que deux issues à la parenthèse démocratique du XXème siècle :

le national-populisme ou le néo-stalinisme éclairé. »

 

Grégor Puntar D’Albio, Notre XXIème siècle

 


 

 

1

 

 

 

 

 

- « NAZIS !!! NAZIS !!! NAZIS !!! »…

C’est Paul… debout sur le pupitre ! Un silence de mort tombe sur l'amphi. Je planque mon carnet de crobards…

- Oui, vous n’êtes que des nazis ! Des pourris à fusiller sur place, une balle dans le crâne ! reprend mon pote, l’index accusateur.

Y a un passage du film que j’ai pas suivi (je suis jamais en classe)… Les Natiopos, eux, ne se le font pas répéter deux fois : Triquart, chef des fachos, se lève et entame la montée des marches, suivi de ses sbires.

- À mort les fafes ! s’écrie alors Taulier, leader des Jeunesses Communistes, en se dressant et levant le poing.

Les camarades répondent présent. Cinq à se lever. Les nazillons marquent le pas, hésitants. Toujours juché sur sa tablette, mon copain Paul agite ses petites mains comme un boxeur :

- Venez-y ! Venez-y !

En haut à droite, les Camelots brandissent leur canne et sortent du rang en entonnant :

- Notre-Daaam’… Sauvez la Fraaanc’… au nom du Sacré-Cœur !

Les Natiopos reprennent du poil de la bête. Quelques anars – dont Rachouine et Moldu – rejoignent les communistes – pour l’union sacrée, même temporaire. Les « socedèmes » aussi, restés mous jusque-là comme d’habitude, se lèvent le cul et rejoignent le camp des gauches… déclenchant aussitôt les huées des droites républicaines. Ça va chier ! Le vieux Richepot, malheureux prof de rhétorique, martèle son bureau de coups de canne :

- Messieurs, s’il vous plaît ! Gardez raison ! La politique n’est pas une jungle !

Mais qui lui prête l’oreille ? Paul, toujours perché, décompte ses agresseurs. Les premiers chocs ont lieu dans les hauteurs, sur le flanc est. Camelots contre Bolcheviques. Les fachos, eux, poursuivent leur montée centrale, balayant la poignée de socedèmes qui montraient leurs petits poings… Ils se trouvent stoppés – contre toute attente – par les Conservateurs, qui prennent parti pour la République :

- Traîtres à la Patrie ! décoche Triquart. Vous livrez la France aux Rouges et à l’anarchie !

- Plutôt rouges que bruns !! rétorque Brillat-Savarin, leader des droites.

Le front se rapproche. Un Camelot lève sa canne pour briser les tibias de mon ami Paul… qui lui retourne un coup de talon dans les mâchoires. Un Natiopo nous balance un dictionnaire de grec… esquivé de justesse. Nous plongeons dans les travées. Une nuée d’excités fond sur nous. Je fends l’arcade sourcilière d’un fils de charcutier en gros… qui échoue dans les bras de communistes, aux anges. Au pied de l’amphi, les anars prennent les Natiopos de revers et leur infligent de vilains coups de règle en bois sur les nuques rasées. Un fauteuil arraché de ses gonds traverse l’air… pour aller fracasser la « Déclaration des Droits de l’Homme » accrochée au mur, laquelle se brise sur le crâne d’un socedème endormi. Celui-ci, sorti de sa léthargie, brandit un vieux buste de Marianne… et le retourne à son agresseur. Le fafe esquive… et le buste éclate sur les lambris dorés. Traqué par une brochette de nazillons, je bascule un rayonnage de fioles qui explosent et s’épanchent en un torrent multicolore. L’avantage me permet de gagner le bas de l’amphi. Cependant que le pauvre Richepot poursuit ses appels au calme, les Bolcheviques concassent allègrement du Camelot, les Natiopos broient du socedème… et les anars se font étriller par les conservateurs. Paul, bloqué au dernier rang, est menacé par différentes espèces, plus venimeuses les unes que les autres. Impossible de le secourir. Piétinant des monceaux d’idéalistes, les nazillons convergent sur mon pote… Il est cuit ! Quoique…

- Le lustre, Paul ! Le lustre !

Il lève les yeux, avise le luminaire géant qui pend du plafond à portée de main, tel une liane. Mon ami s’élance, saisit la suspension… qui le propulse à travers l’amphi jusqu’à l’estrade. La chaîne s’arrache du plafond, provoquant un atterrissage forcé dans un déluge de plâtre. Paul est sauvé, les Natiopos dépités. J’attrape la main de mon ami – un peu sonné – et l’entraîne vers la fenêtre… dans laquelle nous plongeons sans état d’âme. Une seconde plus tard, nous nous retrouvons étalés dans mille éclats de verre au milieu de la cour d’honneur, sous l’air étonné de la statue.

- Taïaut, taïaut ! À l’hallali ! Sus à la bête ! s’égosillent nos prédateurs.

Nous prenons nos jambes à notre cou et nous dissolvons dans la ville…


 

 

 

 

 

 

 

Nous dévalons la rue Louis-Ricard et ses façades éclaboussées du soleil de juin…

Notre vie ressemble à une jeunesse d’académicien… Nos parents, trop occupés par leur métier d’intellectuels, nous ont consignés entre les murs d’un prestigieux lycée républicain… ce qui ne nous empêche pas, le matin, de préférer à l’incertain brouet du réfectoire les cafés-crème des bistros.

Parents et profs nous ont promis à de brillantes études – Centrale, X, Normale, etc., j’en passe et des meilleures… –, mais nous laisserons-nous embrigader sur des rails tout tracés ?

Nous nous plaisons à huer et chahuter des agrégés qui n’aiment ni leur métier ni les élèves ; nous acclamons au contraire des auxiliaires à la foi neuve et naïve. Parmi les distractions : concours de contrepèteries en botanique et lancers de fromage à la cantine. Chaque premier jeudi du mois, il est important de repeindre en vert la statue équestre de la place de l’Hôtel de Ville. Nous nous servons en seaux de gouache dans la salle des beaux-arts. Notre revue, « La Vipère écarlate », paraît chaque trimestre. On y trouve études, poèmes et nouvelles dada, ronéotés la nuit dans les locaux de l’aumônerie. L’argent des ventes nous sert à acheter des disques vingt-cinq centimètres. Paul a entamé un essai, « Éclat et déchéance de la démocratie », qu’il compte faire éditer à la Librairie Arthème Fayard. Je corrige de mon côté le premier jet d’un roman : le récit comique d’un fils d’intellectuels bourgeois décidé à instaurer une société meilleure. En fin d’après-midi, nous dévalons l’escalier du funiculaire en récitant le « Roi Lear » ou en chantant « L’Or du Rhin », faisons stopper le tramway pour lui déclamer « La Victoire en chantant » – agaçant gentiment conducteur et rombières à éventail –, dérobons des bouquets de roses pour les offrir aux passantes ou verbalisons de pauvres gardiens de la paix.

Avec quelques amis, poètes, artistes et anars, nous avons fondé le Cercle Mallarmé, qui se réunit cinq fois le mois au café L’Absinthe. Nous déclamons nos textes, parlons de littérature et sifflons là vermouth-cassis, Monacos et Siegmaringen – une spécialité du chef. Une radio à lampes crachote des morceaux de jazz et des chansons de Tino Rossi, entrecoupés de discours du Président du Conseil… ou du Tribun natiopo.

Le soir, nous dînons d’une demi-baguette de pain et d’une bouteille de lait, économisant l’argent qui nous ouvrira les portes du Palace, de l’Excelsior ou de la Salle Garnier, pour voir le Cuirassé Potemkine, Ivan le Terrible ou des opéras de Puccini et Richard Strauss. Plus tard, dans des caves à jazz, nous consumerons quelques Tequila sunrise, cigarettes internationales et filles d’ambassadeur ou d’universitaire. Mais là, je me demande si j’en rajoute pas un peu…

Continuons, tout de même : nous rentrons au petit jour, par les trottoirs luisants de pluie, dans la flamme orange des becs de gaz et le grondement des premières rames de métro. Des hommes en bleu de travail balaient les caniveaux, des vieilles femmes plient des journaux et il flotte dans l’air frais la douce odeur du café torréfié. C’est le matin en ville, celui des bruits naissants, de l’odeur fraîche des crèmeries ouvertes et des premières montagnes de fruits…

C’est la jeunesse éternelle, de ceux qui rêvaient de devenir célèbres et ne le sont jamais devenus, une jeunesse vécue par aucun et regrettée de tous.

Mais nous, si : nous deviendrons célèbres !


 

 

 

 

 

 

 

- Merde, on tombe en plein meeting !

La place de la République est noire de monde. Les Natiopos tiennent leur grand-messe. Ils ont fixé leurs bannières aux frontons de la mairie, de l’abbatiale et du quotidien local. Des placards géants affichent la couleur : « Immigrés, cosmopolites, dehors ! »« Sécurité, Travail, Patrie ! »« Peine de mort pour les tueurs d’enfants ! »… et autres sympathiques slogans.

Depuis que le nombre de chômeurs a franchi la barre des quatre millions, le PNP (le Parti National-Populaire) dépasse trente pour cent dans la moitié des villes de France. Il revendique bien sûr d’être traité comme la « majorité de la majorité », donc comme le premier parti de France. Ça fait des années que ça traîne. Personne n’a osé rien faire contre l’insécurité ou le chômage, craignant de « rentrer dans le jeu ».

Les Législatives sont dans trois jours, et les sondages pour l’instant plutôt contradictoires : entre cinquante et cent quatre-vingts sièges pour le PNP… qui lui donneraient une majorité relative.

- Je n’aime pas cette race ! me confie Paul.

- Tu es raciste, comme eux ?

- Y a pas de quoi rire…

- Avons-nous le choix ? Tu veux remonter au lycée ?

C’est vrai : choix limité. Nous nous glissons dans la marée humaine, sombre et glaciale comme un marécage…